Birth of Joy : Nietzsche, extase et rock'n'roll

Article publié le 9 avril 2014
Article publié le 9 avril 2014

Un peu de Nietzsche, de la joie sau­pou­drée d'ins­pi­ra­tions clas­siques rock : voilà les in­gré­dients qui font la mu­sique de Birth of Joy, groupe ré­vé­la­tion venu des Pays-Bas. En­tre­tien après leur concert au fes­ti­val Eu­ro­so­nics 2014 à Gro­ningue. Et ren­contre mys­tique.

Comme trois ins­tru­ments désac­cor­dés qui donnent d'abord une fausse note, Gert­jan Gut­man (cla­vier), Bob Ho­ge­nelst (bat­te­rie) et Kevin Stun­nen­berg (chant et gui­tare), alias Birth of Joy, m'at­ten­dent, en­core chauds de leur der­nière bringue, sur le sofa du hall de l'Hamp­shire Hotel dans le centre de Gro­nin­gue. La lu­mière grise du matin, la gueule de bois qui ne passe pas après avoir ou­vert le Fes­ti­val Eu­ro­so­nics 2014 puis l'interview - c'était la note de trop.

Quand je leur de­mande com­ment ils se sont ren­con­trés, Kévin ne bronche pas et conti­nue à fixer le sol, perdu dans son monde à chan­ton­ner Like a vir­gin, tan­dis que Gert­jan se met à me ra­con­ter leur his­toire. C'est en 2006 qu'il a com­mencé à jouer du cla­vier dans le stu­dio d'en­re­gis­tre­ment de l'Aca­dé­mie Her­man Brood d'Utrecht. Kévin s'est alors mis de­vant la porte, a écouté et s'est joint à lui. Puis, une chose en­traî­nant une autre, ils ont pris un verre après le boeuf, et ont ren­con­tré Bob. Il a pour­tant fallu at­tendre deux ans avant que le groupe joue sur scène. Sans relâche : pas moins de 92 concerts en 2013, puis deux al­bums, Life in Ba­bi­lou et Pri­so­ner qui est sorti le 7 mars 2014 chez Sub­ur­ban Re­cords. Sans ou­blier ces deux der­nières an­nées passée à tourner aux Etats-Unis, à New York et Los An­geles. Pourtant leurs meilleurs sou­ve­nirs, c'est en France que le groupe les a connus, à Rennes et à Tou­louse, « pen­dant les­quels les gens étaient en ex­tase », rap­pelle Bob.

Life in Ba­bi­lou

« Ba­bi­lou ? C'est un lieu fic­tif qui re­pré­sente la der­nière once de li­berté que cha­cun se doit de pré­ser­ver », ex­plique Gert­jan. Au-delà de son mys­ti­cisme, il suf­fit d'écou­ter cet album pour com­prendre que ce lieu idéal se trouve dans les an­nées 1960. À les voir sur scène, leur blues-rock aux nuances psy­ché­dé­liques rap­pelle vo­lon­tiers les Doors, puis­sance 10. D'où vient donc cette force créa­trice ? « Nous trans­for­mons en mu­sique et en éner­gie ce que nous donne le pu­blic », confie Kevin.

Birth of Joy - Smile

Les trois com­pères conti­nuent à jouer sur la corde mys­tique, un mys­ti­cisme pour­tant fa­ci­le­ment ac­ces­sible à nos es­prits pro­fanes. Une ques­tion s'im­po­sait alors : « le rock est-il mort » ? « On fait par­tie d'un tas de groupes qui s'ha­billent en ro­ckeurs, mais qui se dis­tinguent par leur voix de tête ». Kevin parle avec ses mains, « le ro­ck'n'­roll, c'est quelque chose d'ins­tinc­tif et de na­tu­rel, il ne mourra ja­mais ! », poursuit-il sans avoir compris la questionQuand je leur de­mande de me citer quelques noms de groupes ac­tuels dont ils sont fans, ils me donnent au compte-goutte Trig­ger­fin­ger, Sha­king God­speedRien à faire, avec Birth of Joy, il faut re­tour­ner aux sources.

les ori­gines de la joie

On re­trouve dans leur mu­sique des in­fluences de Jimi Hen­drix et des Doors : la su­per­po­si­tion de la gui­tare à la voix, à la sauce Vodoo Childre­vient sou­vent dans les par­ti­tions de Kevin qui admet néan­moins que  « ce n'est pas une règle à suivre ». Et le cla­vier, tout droit venu des an­nées 1950, est la vé­ri­table co­lonne ver­té­brale du groupe, sur le­quel Gert­jan se hisse pen­dant les concerts en se pre­nant pour un char­meur de ser­pent. Ca­deau de la fa­mille ? Pas vrai­ment : « je l'ai trouvé en oc­ca­sion sur In­ter­net ». Im­pos­sible de ne pas re­mar­quer sur quoi il est posé pen­dant le concert :  « une pe­tite table qui est en fait le siège d'une vieille chaise avec quatre trous pour faire pas­ser les câbles ». Si Kevin avait 6 ans quand il a en­tendu Queen pour la pre­mière fois dans une Fiat Uno pen­dant un voyage en Ita­lie avec sa mère, ses in­fluences mu­si­cales concernent un tout autre genre. « Mon père est un grand ama­teur de mu­sique tra­di­tion­nelle ir­lan­daise et des chants de ma­rins. Pas de rock dans la fa­mille, mais le pre­mier album dont je me sou­viens c'était des Doors », confie-t-il. Enfin, je touche la corde sen­sible : « je me sou­viens que mon père me fai­sait écou­ter Jimi Hen­drix. J'hur­lais pour qu'il éteigne la mu­sique. J'ai mis deux ans à com­prendre », dé­clare Bob le sou­rire aux lèvres.

Si pour écou­ter la mu­sique des Birth of Joy il faut re­mon­ter 50 ans en ar­rière, il faut aller bien plus loin dans le passé pour com­prendre leur nom. En 1872, Frie­drich Wil­helm Nietzsche pu­blie La nais­sance de la tra­gé­die. Dans son ou­vrage, le de­ve­nir des choses sur terre est mo­tivé par deux forces : celles de l'es­prit or­don­nant ra­tion­nel et de l'es­prit des­truc­teur ir­ra­tion­nel. C'est grâce à ce texte que les Birth of Joy ont trouvé leur nom, « entre dé­conne et sé­rieux » pré­cisent-t-ils. « Les vi­sions de ce livre sont ex­tra­or­di­naires », confirme Kevin qui tient à dire « qu'il n'est pas phi­lo­sophe ». Selon le groupe, « il est bon d'os­cil­ler entre deux ex­trêmes, la créa­tion et la des­truc­tion ». Mais si pen­dant un concert ils semblent se lais­ser aller du côté ir­ra­tion­nel, il est clair que ce n'est pas une tra­gé­die : quand ils perdent la tête, à l'unis­son avec une foule en ex­tase, c'est juste du rock, et c'est de là que naît la joie.