Birdman : Iñárritu donne des ailes

Article publié le 16 mars 2015
Article publié le 16 mars 2015

Après la pluie de récompenses, Birdman est toujours très discuté mais, grâce aux talentueuses prouesses et aux vols du maître, le film consacre et relance son réalisateur Iñárritu et son protagoniste Michael Keaton.

Birdman est le film du moment. Vainqueur de quatre des prestigieux Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original, meilleure photographie) et de deux Golden Globes (meilleur scénario, meilleur acteur), ce film peut distraire le public des nuances de gris et de l’énième coup patriotique d’Eastwood.

Pour les spectateurs plus incertains, Birdman résume de façon fanfaronne l’affiche actuelle des salles (aux moins celles de Paris), reprenant le rythme des tambours de l’american dream de Whiplash et la confusion entre le rêve et de la réalité du film Réalité, sans oublier le développement alternatif du genre super(anti)-héros de Vincent n’a pas d’écailles. Pour les passionnés avec davantage de mémoire, il évoque plutôt le caméléon récitatif de Holy Motors, la transformation libératrice de Black Swan, la complexité scénique de Synecdoche New York et les défis du plan séquence de La Corde et de L’Arche Russe.

Mais avant tout, Birdman confirme et impose définitivement au grand public la qualité d’un auteur, Alejandro González Iñárritu, qui a eu le courage de se réinventer. Ces quinze dernières années, le réalisateur mexicain a habitué les cinéphiles internationaux à des œuvres intensément dramatiques et à la structure dramaturgique chorale et fragmentée, comme Amours chiennes, 21 Grammes, Babel, Biutiful. Avec Birdman, Iñárritu révolutionne son cinéma, sa technique, son genre, son style et donne vie à un travail dynamique, ironique, hyperconcentré et schizophrénique. Pour de nombreux amoureux du vieux réalisateur, ce changement radical est une défaite, une perte de son style personnel, un rapprochement vers les exigences américaines. Ce qui, d’une certaine façon, s’avère exact. Toutefois, comme le dirait Henri IV, « Birdman vaut bien une messe ».

On ne peut pas ne pas citer la virtuosité de « l’effet plan séquence », obtenu par l’astucieuse union de longs plans séquence reliés entre eux discrètement. La technique, le plan séquence – qui prévoit un seul cadrage pour une séquence sans coupure, généralement employé pour restituer la continuité et le réalisme – de ce film font immerger (et courir) le spectateur dans la préparation claustrophobe du début théâtral de Parlez-moi d’amour avec Riggan Thomson, ex-star uniquement connue pour son rôle dans la saga à succès « Birdman », et qui tente de relancer sa carrière.

La caméra se partage entre loges et couloirs, franchit toutes les portes, accomplit des envolées lyriques par la fenêtre avant de revenir par la porte de derrière, et reste toujours dans les pas des personnages emprisonnés dans les veines d’un New York frénétique, hystérique et en même temps mélancolique des théâtres de Broadway. Dans l’accompagnement et le contrepoint constant, le rythme syncopé de la batterie de la bande originale, qui met en exergue le solo du protagoniste à travers diverses variations de tempo, interludes improvisés et violents roulés, évoquent une improvisation, du « free jazz », alors que nous sommes face à une partition (narrative et chorégraphique) inamovible. La difficulté de l’expérience réside en fait non seulement dans le jeu des acteurs (Michael Keaton, Edward Norton, Zach Galifianakis, Naomi Watts, Emma Stone) et le savoir-faire du directeur de la photographie (Emmanuel Lubezki), mais surtout dans un scénario travaillé jusqu’au moindre détail.

Birdman (2014) - Bande-annonce

Qu’aborde ce script ? L’ego des gens, qui nous use et nous séduit, et ne nous abandonne pas tant que nous n’avons pas pris le contrôle. Mais aussi un star system qui vit de la construction de mythes, de l’encre des arrogants, des applaudissements du public, de la lumière des stars, des conflits interpersonnels, des rideaux qui ne se ferment pas complètement et des blockbusters qui combattent certaines dissertations sur l’amour. Birdman suit les acteurs dans leur va-et-vient, leur mouvement perpétuel de la scène aux coulisses, dans un espace fluide étouffé par les craintes qui le parcourent. Ce film navigue entre « la scène » et « le hors-scène », entre ceux qui prétendent vivre dans la réalité et jamais dans le théâtre (Norton) et qui doit repenser la réalité pour revivre le rêve du théâtre (Keaton). Quelle est la part de nous-mêmes dans ce qui est présenté sur scène, au public ? 

Les acteurs ont peur de disparaître. Leur existence est proportionnelle à la permanence de leur image dans la mémoire collective. Vie et carrière partagent le même sang : le sang du corps de l’acteur qui ternira la scène servira à ressusciter l’esprit de la personne sur le lit d’hôpital. Personne et acteur finissent par coïncider, et Riggan Thomson s’envole, laissant le souvenir du vieil ego/Birdman littéralement sur la cuvette des toilettes, et les yeux verts de sa fille, qui l’admire pour la première fois, tendus vers l’infini. Iñárritu lui donne des ailes.

Voir : Birdman d'Alejandro González Iñárritu (toujours à l'affiche)