Bienvenue au Pentagon, repaire des junkies de Bratislava

Article publié le 12 novembre 2014
Article publié le 12 novembre 2014

La beauté d'une ville ne provient pas uniquement de ses grandes rues touristiques, mais aussi des endroits où l'on préfère ne pas s'aventurer sans couteau. Ceux-ci sont effacés des guides touristiques et des cartes postales. Depuis plusieurs années, le Pentagon, antre mythique des junkies de Bratislava, fait tâche. À quoi ressemble aujourd'hui ce triste supermarché de la drogue ? 

Tomáš, un des membres de notre équipe locale, a promis de m'accompagner mais espère jusqu'au dernier moment que je vais changer d'avis et renoncer à me rendre au Pentagon, un lieu mal-famé de la Vakruna [quartier de Bratislava, ndlt]. Quand je l'appelle ce matin-là, je l'entends me dire : « Alors tu veux toujours y aller ? Ça ne te gêne pas qu'il pleuve ? » Mais ce n'est pas un peu de pluie qui va m'arrêter. 

Bratislava est une petite ville, et bien que Vrakuňa ne se trouve qu'à 20 minutes de tram du centre-ville, j'ai l'impression de m'enfoncer dans la banlieue. Le paysage se transforme peu à peu : les beaux bâtiments slovaques laissent place aux parkings, aux garages et aux supermarchés. Et pourtant, contrairement à ce à quoi je m'attendais, je ne trouve pas des bidonvilles mais une zone résidentielle de type post-communiste, plutôt propre. Je descends à la station To­ry­ska, où je retrouve Tomáš, qui m'attend déjà. Il m'indique du doigt l'un des bâtiments. Alors c'est ça, le Pentagon - une tâche grise au milieu des couleurs, un tatouage mal orthographié sur le bras de Vakruňa. L'immensité de béton grisâtre est écrasante et j'ai l'impression que le bâtiment s'apprête à me dévorer telle une plante carnivore face à un insecte. Les façades sont parsemées de paraboles, trace illusoire de prospérité. Du contreplaqué et des cartons apparaissent par les trous vides des fenêtres. Dans d'autres, j'aperçois des vêtements d'enfants en train de sécher. On a déjà remarqué notre présence. Des milliers de regards perçants nous observent, invisibles mais aiguisés comme des couteaux. 

« De l'héroïne ? Quatrième étage, à droite. »

Les soucis ont commencé au Pentagon au moment de la chute du communisme, lorsque les appartements sont devenus des biens privés. Étant donné qu'un grand nombre des nouveaux propriétaires étaient des dealers de drogues, l'ancienne résidence étudiante s'est transformée avec le temps en un immense supermarché de drogues dures. Selon Mi­la­na Čupki, l'auteure d'un article sur le Pentagon paru en 2010 dans Pra­vda, à certains étages de l'immeuble trois appartements sur huit étaient des magasins de drogue capable de recevoir plus de cinquante clients par jour. Aujourd'hui, il y a deux types de clients : ceux qui emportent leur marchandise, et ceux qui la consomme sur place, traînant dans les cages d'escaliers durant des heures, véritable cauchemar pour certains locataires. 

Le réseau de drogues du Pentagon est vraisemblablement familial, si bien que même si une personne va en prison, les autres s'assurent que l'approvisionnement ne soit pas interrompu. Certains des dealers vivent avec des personnes infirmes ou handicapées que la mairie ne peut pas expulser, et assurent ainsi la pérennité de leur activité. 

Au premier coup d'oeil, on s'imagine qu'une sorte de grand pique-nique de voisinage se tient sur la pelouse devant le Pentagon. Mais lorsque l'on s'approche un peu, on comprend que les personnes allongées sur les serviettes sont inconscientes, et que celles qui sont assises sont à la recherche d'une veine à piquer. Il y a un magnifique rosier en fleur près de l'un des arbres, à l'ombre duquel une femme d'une quarantaine d'années est étendue, plongée dans une léthargie causée par l'héroïne. Une odeur d'urine enveloppe le bâtiment. J'aperçois un recoin. La curiosité me pousse à aller voir ce qui s'y cache, et avant que Tomáš ait eu le temps de me retenir, je découvre avec horreur un amoncellement de seringues et d'excréments. 

Seringues et tango argentin

En plus des drogués et des dealers, le mal famé Pentagon acceuille également des locataires plus traditionnels. Sur le parking de la cour, nous aperçevons une famille sortant les courses du coffre de leur voiture, et une vieille dame jetant des ordures. Derrière une des fenêtres, un père est assis avec un enfant d'environ deux ans. D'une autre fenêtre s'échappe un air de musique, peut-être un tango argentin. Néanmoins, ces résidents ne sont pas ceux qui se font le plus remarquer. Dans un coin, des junkies farfouillent dans un tas d'affaires que quelqu'un a laissé devant le bâtiment. L'évier finira aux ordures. Les planches seront vendues. Un des hommes force nerveusement sur une porte de placard qui ne veut pas s'ouvrir. En le regardant attentivement, je remarque qu'une attache de soutien-gorge sale dépasse de son t-shirt. Je comprends que cet homme est en réalité une femme.  Les trois membres du groupe sont visiblement énervés et nous décidons de ne pas continuer de les fixer : mieux vaut s'éloigner discrètement. Les drogués du Pentagon sont habillés comme s'ils vivaient dans une autre époque. Casquettes de baseball. Sweats noués autour de la taille. T-shirt de Rambo, de Mickey, de l'Université d'Oklahoma et d'Hello Kitty. Pendant un instant cette vision me touche. 

Nous voulons parler avec les résidents du Pentagon, mais ils nous évitent manifestement. Après de longues recherches, nous tombons sur deux jeunes garçons. Je demande à Tomáš de les interroger en slovaque à propos des mythes associés au Pentagon. Ils nous répondent qu'auparavant c'était un endroit très dangereux, mais qu'aujourd'hui la situation s'est nettement améliorée. Le pire, c'était les bagarres de rue. Nous les interrogeons sur la réputation de supermarché de la drogue associée au lieu. Ils nous disent que si nous cherchons à acheter des drogues dures, c'est l'endroit parfait. « Est-il vrai que le bâtiment est uniquement habité par des dealers et des junkies ? On y a vu des familles aussi ? ». « Moite-moite », répondent-ils. « La moitié du bâtiment est habitée par des familles qui payent leur loyer, et l'autre moitié par des junkies qui non seulement ne payent pas, mais qui en plus chient sur les trottoirs », répondent-ils. Et quelle est la réaction de la ville ? Elle s'en fiche. 

Les autorités de Vrakuňa ont lancé plusieurs initiatives afin d'améliorer la situation au sein du Pentagon et autour de celui-ci. Dans le cadre de l'une d'elles, des travailleurs sociaux ramassent les seringues pour protéger les enfants qui y jouent. Toutes ces actions ont permis d'améliorer la sécurité à l'extérieur du bâtiment et de diminuer le nombre de bagarres et de fusillades, mais n'ont pas résolu la source du problème. J'ai lu que les gens sont dissuadés d'acheter des appartements dans le quartier, principalement parce qu'ils sont averti de la présence de « marginaux ». Ces avertissements sont probablement efficaces puisque le prix des loyers au Pentagon est deux fois moins élevé que dans le reste de Bratislava.

On ne nous laissera pas passer plus de temps au Pentagon car notre présence, et surtout celle de nos appareils photo, devient vite insupportable pour les habitants du bâtiment. Notre curiosité a engendré une réaction violente contre les visiteurs extérieurs que nous sommes. Lorsqu'un homme avec des tatouages tribaux sur ses épaules et ses mollets commençent à crier des menaces à notre attention et qu'il s'avance vers nous en hurlant que dès qu'il nous aura attrapé, il « défoncera nos appareils photo », nous prenons pleinement conscience qu'il est temps de partir, et vite. Et pourtant pas une seule Camel n'a été fumée.