Bien pensé mais mal fait : une critique du porno féminin

Article publié le 29 mai 2012
Article publié le 29 mai 2012
Qu’elles soient spectatrices ou réalisatrices, les femmes ont découvert le porno. Mais la qualité de leurs films laisse souvent à désirer, estime la l’experte en science des médias, Sabine Lüdtke-Pilger. Pour un de ses travaux de recherche, elle a analysé deux pornos pour femmes… et sa critique n’est pas tendre. Pour elle, le porno pour femmes est un genre artificiel.

cafebabel.com : «les oeuvres qui prétendent ne relever d’aucun genre sont loin d’être toutes convaincantes sur le plan artistique.» C’est ce que vous reprochez principalement à la pornographie féministe. Qu’est-ce qui fait défaut au porno pour femmes ?

Sabine Lüdtke-Pilger : D’abord, il faut dire une bonne fois pour toutes que la plupart des pornos mainstream sont eux aussi de piètre qualité. Quand on fait de la pornographie, on cherche le plaisir solitaire, pas la création d’un chef d’œuvre cinématographique. Mais le problème avec la pornographie féminine, c’est qu’avant même d’avoir vu un film, j’avais déjà pu lire un tas de trucs là-dessus. C’était rempli de supers concepts, l’ambition de faire de la pornographie un cinéma exigeant, par exemple, ou d’abolir les clichés sexistes. La seule chose qu’on pouvait se dire, c’était : « wow ! » Mais la chercheuse en sciences des médias que je suis a été très choquée en regardant les films, que j’ai analysés comme s’il s’agissait de films normaux.

Pour Sabine Lüdtke-Pilger : "Je n’ai pas eu l’impression de découvrir une idée vraiment originale, plutôt de regarder l’envers de la pornographie déjà existante."

cafebabel.com : Et qu’en avez-vous conclu ?

Sabine Lüdtke-Pilger : Beaucoup de productions ne valaient pas grand-chose : mauvaise caméra, mauvais éclairage, etc… Et le porno classique reste dans bien des cas une référence. Soit on s’est dit : le sexe, ce n’est pas comme ça que ça marche, alors dans le porno féminin, on va mettre une histoire d’amour.

Ou alors, on a simplement modifié le porno mainstream en mettant un peu de rose là, un flou artistique ici, le tout sans gros plan de sexe féminin. J’ai trouvé ça extrêmement décevant. Je n’ai pas eu l’impression de découvrir une idée vraiment originale, plutôt de regarder l’envers de la pornographie déjà existante. Ça va peut-être paraître méchant mais c’était un peu comme si une femme qui avait regardé un porno (et fait des études de cinéma, avec un peu de chance) s’était dit : c’est vraiment affreux, je vais améliorer le porno. Mais il y a aussi des films très réussis. Il y en a eu beaucoup ces dernières années.

cafebabel.com : Bon mais enfin ça ne casse pas trois pattes à un canard.

Sabine Lüdtke-Pilger : C’est ça, c’est un peu comme les films réalisés par des étudiants. Moi aussi, j’ai fait des court-métrages lorsque j’étais étudiante – bon, ce n’était pas pornographique mais ça m’a permis de me rendre compte que ce n’est pas si simple. En théorie, on peut mettre n’importe quoi dans un film. Mais pour qu’il soit bon, il faut quelque chose en plus.

cafebabel.com : Est-ce que vous n’avez pas deux poids, deux mesures pour juger du porno féministe et du porno mainstream ?

Sabine Lüdtke-Pilger : Le porno mainstream n’a jamais eu d’ambition artistique ou prétendu être le meilleur porno. Mais si c’est comme ça qu’une pornographe voit ses films, alors elle doit assumer le fait que ses films fassent l’objet d’analyses minutieuses. Je ne veux pas raconter ma vie, mais une réalisatrice m’a contactée personnellement pour me dire qu’elle s’était sentie attaquée. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’attaquer qui que ce soit, j’ai simplement essayé d’étudier en toute bonne foi le phénomène du porno féminin.

cafebabel.com : Quelles suggestions auriez-vous pu faire à cette femme pour qu’elle améliore ses films ?

Sabine Lüdtke-Pilger : Loin de moi l’idée de conseiller quoi que ce soit à quiconque. Mais si on prétend faire quelque chose de complètement inédit et qu’on y met des coupes de champagnes, des masques à paillettes et des flous artistiques, on est dans le pur cliché. Mais en soi, je trouve super qu’on puisse se dire : je suis féministe et je voudrais voir un nouveau genre de pornos qui soient « sexuellement correct ».

cafebabel.com : Mais peut-il vraiment y avoir des pornos sexuellement neutres ? Est-ce qu’ils ne s’adressent pas toujours à un groupe particulier ?

« La plupart des femmes ne regardent pas leur sexe, de telles images les rebutent. »

Sabine Lüdtke-Pilger : C’est la grande question. Il y a évidemment un point de vue masculin et un point de vue féminin. Un gros plan de sexe féminin n’entraîne évidemment pas les mêmes réactions chez un homme que chez une femme – autrement, il serait impossible de se reproduire. En général, les femmes ne regardent pas leur sexe, les images de ce genre les rebutent, voire suscitent en elles un sentiment de mise à nue – bref, un sentiment qui n’est pas que positif. Mais je crois vraiment qu’on peut s’y habituer, en quelque sorte. A l’inverse, il y a aussi des femmes pour qui la pornographie féminine n’a rien de nécessaire. Celles qui aiment l’aspect visuel trouveront aussi leur compte dans le porno mainstream qu’elles pourront s’approprier – il suffit de penser aux pornos destinés aux couples.

cafebabel.com : En fin de compte, on trouve autant de bons et de mauvais exemples de pornographie féminine que de pornos mainstream, n’est-ce pas ?

Sabine Lüdtke-Pilger : Oui, on ne peut pas généraliser. Ces productions sont l’œuvre de femmes individuelles, qui s’occupent du scénario et de la réalisation, parfois aussi du montage et de la musique. C’est un peu comme pour le cinéma d’auteurs et c’est pour cela qu’il existe des approches très différentes les unes des autres. Par exemple, les films de la réalisatrice barcelonaise (en fait, installée à Barcelone, ndlr) Erika Lust sont techniquement très bons et ouvrent des perspectives intéressantes. Ils ont une esthétique originale et personnelle qui fait avancer le porno féminin. Mais même si LE chef d’œuvre du porno féminin n’a pas encore été tourné et qu’il va falloir encore beaucoup d’essais avant d’y parvenir, les femmes comme Erika Lust représentent un véritable espoir dont le porno mainstream peut prendre de la graine. Au fond, on a trouvé la formule du parfait long-métrage. Il n’en reste pas moins que certains films ont du succès et d’autres moins.

Lire le dossier de cafebabel.com consacré au porno : « Le porno est mort, vive le porno ! »

Photos (dans l’ordre où elles apparaissent dans le texte) : (cc)Malik Ml Williams/flickr, (cc)Icanteachyouhowtodoit/flickr, © Frîa Hagen