Biélorussie : au pays de l'absurde, dernier acte

Article publié le 20 décembre 2010
Article publié le 20 décembre 2010
Le 19 décembre, les électeurs biélorusses sont appelés aux urnes pour élire leur nouveau président. Cafebabel.com publie la chronique bimensuelle d’une journaliste française basée à Berlin qui s’est attachée à décrire les détails absurdes de la campagne dans la « dernière dictature d’Europe » (dixit Condoleeza Rice, ex-secrétaire d’Etat américaine).
Cinquième et dernier acte : le mauvais traitement de l'opposition par l'omniprésident Loukachenko.

A l'approche d'une élection, le candidat qui se voit accréditer d'une estimation des votes en sa faveur proches de 50% ne peut que se réjouir. Les campagnes électorales, seules occasions où de tels pronostics reflètent fidèlement l'état d'esprit de la population, sont alors censées représenter un évènement heureux. Malgré ce constat, les temps sont durs pour Alexandre Loukachenko, président biélorusse au long cours reconduit aux dernières élections présidentielles avec le score honorable de 82,6% des voix.

Omniprésident

Afin de sauvegarder les apparences en donnant au prochain scrutin une vraisemblance démocratique, il lui a bien fallu tolérer la présence d'autres candidats à l'occasion de cette nouvelle élection. Lesquels, contraints de s'accommoder de l'omniprésence médiatique d'un candidat président qui semble considérer la télévision d'Etat comme sa chasse gardée, devront se contenter d'un temps de parole écourté. Car, Alexandre Loukachenko est partout chez lui. Quand on ne le voit pas sur la première chaîne bavardant avec les paysans d'un village, on peut le surprendre sur la seconde en train de recevoir les remerciements d'un groupe d'ouvriers d'usine pour l'emploi qu'il leur prodigue. Sans parler des gros plans où le président apparait en compagnie des puissants de ce monde. Tout cet étalage égocentrique créé un déséquilibre inacceptable pour les autres candidats en lice qui, obligés de composer avec les remarques et les commentaires méprisants d'un animateur partial, ne disposeront que d'une heure pour se faire entendre.

Souffre-douleur

Heureusement pour eux, la surenchère d'outrages et d'insultes n'est pas l'unique apanage des commentateurs et des porte-paroles de radio et de télévision. Le président en personne aime se joindre à leur concert d'injures. Autant de dissonances suffisent à troubler la belle ordonnance d'un petit monde que Loukachenko aurait voulu présenter comme parfait. Laissant libre cours à ses ressentiments envers les candidats de l'opposition, il n'a pas hésité à les traiter de crétins, envisageant même de tous les répertorier sous une seule et même appellation générique : « nos faibles d'esprit ». 

Retrouvez toutes les chroniques de l’absurde en Biélorussie sur cafebabel.com :

Premier volet : truquer sa date d’anniversaire

Deuxième volet : Loukachenko provoque Medvedev

Troisième volet : l’absurde société civile biélorusse

Quatrième volet : le double discours

Quand on aime, on ne compte pas (les coups !) : les malheureux opposants, soupçonnés de constituer une « cinquième colonne» se sont vus aussi accuser de fomenter un complot contre la Biélorussie. On est en droit toutefois de se demander pour qui peut bien rouler cette « cinquième colonne » ? Se tiendrait-elle au service d'une grande Russie dont les sentiments amicaux envers sa docile petite voisine se sont considérablement refroidis ces derniers temps ? A moins qu'elle soit aux ordres de l'Occident ? Le débat reste ouvert. Bien que l'on ne s'empresse pas de fournir une réponse en haut lieu, le message crucial que renferme cette rumeur malveillante est simple à déchiffrer : Nos ennemis sont légions ! Mais moi, l'homme fort, face à l'adversité, je suis - Resplendissant Sauveur- le seul capable de protéger notre Biélorussie bien-aimée.

Fraude en ma défaveur

Mais revenons un peu aux difficultés rencontrées par l'opposition aspirant à l'instauration de la démocratie. Même si, malgré lui, la notion de candidats rivaux, si sommaire soit-elle, a fini par s'imposer selon le vœux des électeurs, Loukachenko possède sa propre définition des relations démocratiques. Que les fraudes électorales soient néfastes et anti-démocratiques, nous le savions déjà ! Mais, ne pourrait-il pas y avoir aussi de « bonnes » fraudes électorales ?

Le président biélorusse aime à le croire. Laissons Loukachenko nous expliquer lui-même ce paradoxe qui est le sien tel qu'il le développa juste après la dernière campagne électorale. Interrogé par des journalistes ukrainiens sur la possible corrélation entre la fraude électorale et les résultats fantastiques obtenus, l'intéressé se justifia de la manière suivante : évidemment, ce lien existe ! Mais lui, Loukachenko, a bien été forcé de tripoter les résultats. Sinon, les gains auraient été beaucoup plus élevés qu'ils le furent et, ça, l'Union européenne n'aurait jamais pu le gober. On lui aurait aussitôt reproché d' user de méthodes déloyales. C'était quatre fois rien, mais le résultat a du être revu à la baisse, modifié de quelques points... Ce qui déclencha un véritable tollé parmi les journalistes. Pourtant, on ne peut s'empêcher d'admettre que de pareils « sacrifices » doivent être comptabilisés comme des tentatives de fraude électorale, amoindrissant ainsi encore un peu plus les chances de reconnaître les futures élections comme un processus vraiment démocratique. N'avons nous pas parlé tout ce temps de la Biélorussie comme du pays de l'absurde ? Si en 2006 les estimations avaient dépassé toute espérance, en 2010, la situation semble plus complexe. Lors des précédentes élections, bien que de nombreuses protestations se soient élevées un peu partout en Europe en qualifiant le scrutin de non-démocratique, Minsk pouvait toujours compter sur la reconnaissance de Moscou. Mais cette fois le danger de voir la Russie refuser sa bénédiction s'avère tout à fait réel. Si la reconnaissance de l'Union européenne constitue un point encore plus important, un résultat trop élevé équivaudrait à un suicide politique. Donc, cette fois-ci, l'objectif officiel a été défini clairement et le message bien transmis aux chefs des bureaux de vote en province qui sont invités à se montrer zélés : pour décrocher la victoire dès le premier tour de scrutin, la simple majorité des deux tiers suffira amplement ! Devons nous, dans ce cas, nous attendre à ce que Loukachenko atteigne 66,6% des voix dès le premier tour ? Or, comment réagira la population mécontente face à un tel score ? Réponse : le 19 Décembre.

Illustration : ©Adrian Maganza/ adrianmaganza.blogspot.com