Berlinale : Quand la justice ferme les yeux

Article publié le 18 février 2012
Article publié le 18 février 2012
Le 29 juin 1992, dans l'extrême Est de l'Allemagne, un paysan découvre deux corps dans un champ de maïs. À deux pas, la Pologne. Les deux victimes sont des citoyens roumains de la communauté Rom, tués par des chasseurs alors qu'ils venaient de traverser ce qui était à l'époque la frontière Schengen. Quatre ans plus tard, lors du procès, les chasseurs inculpés sont acquittés pour manque de preuves.

Près de vingt ans plus tard, Philip Scheffner a retracé les circonstances de ce drame. Il s'est rendu en Roumanie pour rencontrer les familles des victimes et les représentants de la communauté Rom affectée. Nous découvrons ainsi que ces deux morts ont impliqué comme souffrances à des personnes privées de toutes ressources. Scheffner a aussi parler aux autorités allemandes, aux gardes chasse responsables, médecins légistes, porte-parole du parquet et avocats des chasseurs.

Dans ce documentaire, le réalisateur cherche à se défaire du monopole de la narration. Il demande à chaque intéressé comment, selon lui, commencerait un film sur cette affaire, nous présentant ainsi une multitude de voix narratives potentielles. Aussi, ce qu'il présente au spectateur est souvent l'interlocuteur réécoutant ses propres déclarations, pouvant ainsi les corriger ou les compléter le cas échéant.

L'accessoire est réduit à la portion congrue : pas de musique, absence d'effets de caméras ou d'effets de style cinématographique surprenants. Le procédé reste sobre, s'en tient aux faits et s'appuie sur les propos des intervenants. L'interprétation du réalisateur reste au second plan.

De ce traitement distancé, rigoureux naît une relation de confiance avec le réalisateur. La véracité du récit s'en voit renforcée. Scheffner ne cherche pas à convaincre par l'artifice. Il traite le spectateur en être doué de raison et se garde bien de donner des vérités toute faites ou à l'emporte pièce, il permet juste aux intéressés et concernés de l'époque de s'exprimer, d'exposer les faits, chacun à sa manière. Progressivement, les pièces d'abord éparses du puzzle s'assemblent.

« C'est chasseurs sont-ils venus sciemment tuer des immigrés clandestins ? » La question fatidique, effroyable, ne sera jamais directement posée, mais Scheffner la laisse s'insinuer dans l'esprit du spectateur, qui formulera sa propre sentence, probablement très éloignée de l'acquittement prononcé en 1996.

Le parti pris de ne pas faire un film militant mais de présenter un procès verbal de laffaire, est le bienvenu. Mais cela éveille aussi une interrogation. Quelle est la motivation du réalisateur, au-delà du rétablissement de la dignité des victimes ? Contre qui porte-t-il son grief ? Contre la politique de frontières de l'UE ? Scheffner évoque bien le chiffre de 14 000 morts aux frontières de l'UE entre 1988 et 2009, avancé par l'ONG Fortress Europe. Contre l'inefficacité de la justice lorsqu'il s'agit de condamner un meurtre raciste ? Ou contre ces chasseurs, méprisant la dignité humaine ? Probablement les trois.

Revision est un documentaire fort, précis, implacable, qui présente au grand public une affaire de crime raciste dont la justice allemande a bâclé l'instruction. Alors que l'Allemagne tente de comprendre comment un trio d'assassins néonazis a pu agir pendant près d'une décennie en toute impunité, ce film vient alourdir l'acte d'accusation.

Photos : Berlinale