Berlinale : Jafar Panahi, un ours politique ?

Article publié le 16 février 2015
Article publié le 16 février 2015

On le sait enfin, l’Ours d’or 2015 est attribué au film du réalisateur iranien Jafar Panahi. Ce n’est pas vraiment une surprise, Taxi brille en effet par ses dialogues intelligents, alors que de nombreux autres films en compétition inspirent surtout l’ennui. Malgré tout, la décision du jury semble surtout motivée politiquement. Explication.

Les histoires de taxis ou de conducteurs de taxi sont à l’origine de nombreux très bons films. On pense par exemple à Taxi Driver (1976) ou à Night on Earth (1991). Après tout, un taxi c’est le décor idéal pour un film, on peut facilement y introduire de nouveaux personnages, et changer de sujet sans problème de continuité. Ceci pour proposer une image de la réalité aussi confuse que réaliste. Tout cela devant des décors, en mouvement, qui changent incessamment. Taxi (2015) le nouveau film du cinéaste iranien Jafar Panahi vient allonger cette liste de films. Le jury de la 65e berlinale a trouvé le film tellement bon, qu’ils l’ont récompensé de l’Ours d’or.

Ce n’est pas non plus une surprise. Le film de Jafar Panahi n’est absolument pas mauvais : un homme d’âge moyen (Panahi lui-même), coiffé d’une flat cap, conduit un taxi : il navigue tranquillement dans la ville de Téhéran sous le soleil, conversant avec ses clients tout en les filmant. On voit par exemple un macho grande gueule qui s’enorgueillit de ses vols à main armée à la Robin des Bois et qui essaye, sans succès, de faire taire une enseignante qui lui est de loin supérieure intellectuellement. Ou cette femme sur la banquette arrière qui filme avec son portable son mari grièvement blessé dans un accident de moto, afin que cela puisse éventuellement servir de testament s’il venait à mourir. Ou encore ces deux vieilles femmes insupportables qui s’entretiennent au sujet de la beauté de leur corps nu aux yeux de Dieu et à propos de leur poisson rouge. Ou encore ce loueur de vidéo de petite taille qui tient à faire savoir qu'il na pas que des films d’art et d’essai dans son magasin, mais aussi The Walking Dead

Comment faire un bon film ?

La plus bavarde cependant c’est Hana Saeidi, la nièce du réalisateur qui à peine dans le taxi, engueule son oncle en retard et déverse un torrent de paroles au sujet de son projet de film pour l’école. Une bonne occasion pour Panahi qui a gagné, depuis 1997, presque tous les prix importants du cinéma en Europe, de réfléchir sur l’art de faire des films. La discussion entre le réalisateur et sa nièce traite surtout de la commission de censure iranienne, de la liste des interdictions et du conseil de ne pas bêtement dépeindre « la sale réalité ». Mais, à un étudiant en cinéma qui veut venir à bout de la collection de vidéo du passager de Panahi, le réalisateur explique : « Tous les films méritent d’être vus. Le plus difficile lorsque l’on fait un film, c’est de trouver le bon sujet ». Il ne s’agit donc pas d’imiter un style ou une intrigue : « Ces films, ils ont tous déjà été filmés ». C’est court et tellement efficace. 

Panahi a trouvé son sujet et n’a besoin de rien de plus qu’une caméra posée sur le tableau de bord pour filmer ses passagers qui discutent, se disputent, rient ou pleurent. L’ambiance est gaie et détendue, même lorsqu’il est question de choses horribles : comme cette enseignante qui s’énerve que l’Iran soit, après la Chine, le pays à faire exécuter le plus de peines de mort au monde. Ou, l’inquiétude du mari blessé que sa femme ne soit rejetée par sa famille après qu’il soit mort. Tout cela en dit long sur une société où même les écolières doivent se voiler. Hana, la nièce de Panahi, a peur que son film pour l’école soit censuré à cause d’une scène déplacée. Mais, lorsque l’avocate de Panahi monte à bord du taxi avec ce bouquet de roses rouges entre les mains et déclame son hymne à la liberté de pensée et de l’art, nous voulons tout de même reprendre espoir. 

Le problème de la censure

Sur le dernier plan, alors que Panahi et Hana quittent la voiture et s’en éloignent, à peine 5 secondes s’écoulent avant que deux motards ne foncent dans le taxi, faisant tomber la caméra et plongeant ainsi le film dans le noir, avec pour bande sonore des jurons et des bruits de circulation. Le film fait l’effet d’un documentaire mais c’est bien trop « écrit » pour que l’on cherche à distinguer ce qui est réel de ce qui est inventé. Sans ça, il n'aurait jamais pu passer la censure iranienne. Tout comme les autres longs que Panahi a faits depuis 2010, année où il a été emprisonné pour la première fois et condamné à 20 ans d'interdiction de tourner. This is not a Film (2011) ne serait jamais sorti d’Iran s'il n'avait pas été caché dans un gâteau, et c'est presque un miracle que Pardé (2013) ait pu être projeté lors de la 63e Berlinale. Panahi avait alors gagné l’Ours d’argent du meilleur scénario.

Le fait que Taxi a reçu l’ours d’or est-il un signe politique ? C’est tout à fait possible. Bien qu’au regard du reste de la compétition, il se peut que le jury ait simplement voulu récompenser un des films les moins mainstream de la sélection officielle. Celui qui a souffert en regardant les films grand public insignifiants tels que Nobody wants the night (de Isabel Coixet, ndlr) ou Queen of the Desert (Werner Herzog), Cinderella (Kenneth Branagh) ou Knight of Cups (Terrence Malick) peut en effet considérer Taxi comme un chef d’oeuvre cinématographique. Bien qu’il y avait quelques bons films en compétition comme Ixcanul (Jayro Bustamante), El Club (Pablo Larraín) ou Cha và con và (Dang Di Phan), traitant de manière critique de la politique et de la société. C’est donc une distinction motivée politiquement attribuée à un bon film, mais était-ce le meilleur ? Il y aurait matière à débattre de cela. 

Jafar Pahani n’a pas pu venir recevoir le prix en personne. Puisque depuis 2010 Panahi ne peut quitter l’Iran que pour recevoir un traitement médical ou pour effectuer le Hajj. Dieter Kosslick, le directeur du festival, a donc remis l’ours à sa nièce, Hana Saedi

Cafébabel Berlin à la 65e Berlinale

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