Berlinale : du froid sibérien aux révolutions arabes

Article publié le 10 février 2012
Publié par la communauté
Article publié le 10 février 2012
L'anticyclone s'est bien installé sur Berlin. Depuis quelques jours, la température ambiante oscille entre -5 et -15 degrés. Mais cela n'arrête pas le public de la Berlinale. Diverses techniques de survie passées au crible. Les courageux bravent le froid dès la première heure pour atteindre un guichet de vente et obtenir le fameux Graal, un ticket pour un film en avant-première mondiale.
Les voilà prostrés dans ce centre commercial, chauffé heureusement, à l'affût de l'ouverture de la première caisse. « Au moins ici, on est au chaud », nous dit une cinéphile berlinoise.

Ce n'est pas ce que risque de dire les armées de photographes à l'extérieur, qui attendent patiemment de faire crépiter leurs flash. Pas de doute, leurs dents grelottent. Peut-être que le passage de Virginie Ledoyen hier aura su leur réchauffer le cœur ? Rien n’est moins sûr, au vu de leurs fréquents passages en studio, voire au Macdo. On sent le froid mordre et se glisser sous les vêtements. Pas un temps à mettre un chien dehors.

Grand froid ? Même pas peur !

Mais les inconditionnels venus observer le passage de leurs acteurs et actrices favoris semblent loin de s’en préoccuper. C'est peut-être parce qu'en plus de porter trois couches de pulls, gants et bonnet, ils sirotent un petit Glühwein, un vin chaud de Noël, qui fait de la résistance cette année.

Un antigel à toute épreuve

Mais la technique antigel imparable est d’une nature plus profonde : choisissez judicieusement les films à voir. La Berlinale est parfois un peu lente à la détente, mais cette fois, elle ne semble pas avoir raté l'éclosion du Printemps arabe, c’eût été inexcusable. Ce festival se déroulant autrefois dans un Berlin-Ouest complètement entouré du fameux Mur veut être à la hauteur de sa réputation, parfois remise en cause, de festival engagé pour la défense de la liberté et des droits individuels.

Ce n'est pas un hasard si le film d'ouverture, Les adieux à la reine de Benoît Jacquot, se déroule dans les premiers jours de la Révolution française, dans une cours royale qui, prise de panique, élabore des plans de fuite. Ambiance fin de règne garantie. L'allusion est claire.

Pas de doute, vous ne trouverez pas de trace du printemps à Berlin, qu'il soit météorologique ou politique, mais vous ne raterez pas le sirocco cinématographique, qui souffle généreusement sur l'édition de cette année. Un vent du sud esthétique d’abord. Une pelleté de films à la lumière chaleureuse, où les pins côtoient les cyprès, et où des acteurs en manches courtes nous rappellent que le climat peut aussi être clément.

Un peu de soleil dans ce monde de brutes

The Last Friday (Forum) de Yahya Alabdallah est l'un d'eux. Les images sont d'une beauté exceptionnelle et la mise en scène très juste. Mais au-delà d’une esthétique réussie, le film traite le sujet plus grave d’un chauffeur de taxi à la dérive, aux prises avec des problèmes familiaux, dépendant d’un emploi qu’il veut fuir.

Le film reste à distance du Printemps arabe. Si le protagoniste est informé fortuitement des événements par une télévision incidemment allumée, il les observe avec indifférence. Ses problèmes sont à des années lumières du départ de Moubarak et de la révolution égyptienne. Une manière d’en relativiser la portée, dans ce film cofinancé par les Emirats Arabe Unis et la Jordanie ? Ou plutôt de montrer comment un quotidien aliénant peut anesthésier toute idée de révolte ?

Un air de révolution

D’autres films offrent une place plus importante à la rébellion. World of Witness (Panorama) de Mai Iskander suit le quotidien d’une jeune Egyptienne qui rejoint les manifestations de la place Tahrir et qui cherche à faire comprendre ses convictions à son entourage, à sa famille, regardant ses activités d’un œil désapprobateur.

Reporting a revolution (Berlinale Special) de Bassam Mortada est également un documentaire sur les débuts de la révolution égyptienne. En l’espace d’une heure, il dresse le portrait de six jeunes reporters, de leur travail pour faire partager, pour documenter l’évolution de cette révolution partie d’une révolte sans leaders. Le film témoigne des dangers qu’ils eurent à endurer pour contribuer à l’apparition d’une presse libre dans leur pays.

Et Tony Gatlif nous le confirme avec Indignados (Panorama), un souffle du sirocco révolutionnaire a bien traversé la Méditerranée. C’est peut être lui qui a porté cette jeune réfugiée africaine, Betty, qui découvre un Europe du sud qui bouillonne, marquée par l’indignation face à une situation économique difficile, aux espoirs trahis.

En tout cas, à la Berlinale, chacun a sa façon de fuir le froid.  Il reste que le public berlinois va très probablement se laisser séduire par le sirroco africain et fuir le froid omniprésent. Gardons quand même à l’esprit que ce choix si facile ici, est loin d’être aisé ailleurs, où le vent de révolte du printemps arabe reste victime de l’oppression, soutenue par des forces, elles aussi, venues du grand froid sibérien.

Images (c) : 1,2,3 Katarzyna Świerc4,5,6 Berlinale