Berlinale 2011 : la fièvre du cinéma s'empare de Berlin

Article publié le 11 février 2011
Article publié le 11 février 2011
Après un jubilé bien arrosé, la Berlinale 2011, du 10 au 20 février, mise sur le renouveau. Ici peu de glamour, mais beaucoup de jeunes réalisateurs pour servir une édition marquée par son engagement politique. Quoique.

Berlin n'est pas Cannes. Les organisateurs ont beau chercher à donner un vernis glamour à la capitale allemande il faut avouer qu'une mer azur et un horizon clair ont peu à craindre du ciel bas berlinois, habituel en cette fin d'hiver maussade. Certes, les célébrités ne manquent pas. Jeff Bridges et les frères Coen ont foulé en premiers le tapis rouge de la Marlene-Dietrich-Platz, non pas pour présenter une improbable suite de The Big Lebowski, mais pour l'avant première européenne de leur western, True Grit. Madonna est également de la partie. Fidèle à ses habitudes, elle a annoncé sa visite pour faire partager à une poignée de privilégiés trois petites minutes, ni plus, ni moins, de son prochain film W.E.

Mais la sauce people ne prend pas à Berlin où les célébrités restent accessoires. Car si le Festival de Cannes joue la carte du tout-glamour, la Berlinale veut rester proche de son public et implique cette année encore une demi-douzaine de petits cinémas de quartier sur un total de 21 salles liées au festival. Ainsi, ce dernier devrait être accessible au plus grand nombre.

Jeunesse et égarement

Dans cette nouvelle édition, les films en compétition officielle mettent en avant de jeunes réalisateurs traitant notamment les problèmes relationnels de trentenaires au creux de la vague. Dans son Come Rain, Come Shine, Lee Yoon-ki met en scène un couple en quête de sens, dans un huit-clos tout aussi impressionnant qu'étouffant. Même doute dans The Future de Miranda July, où un couple fait face à une aliénation progressive suscitée par une connexion continuelle à Internet. Une recherche infructueuse du bonheur qui se trouve également au centre de la production allemande Schlafkrankheit d'Ulrich Köhler.

Egalement en compétition, Pina est l'hommage de Wim Wenders à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, décédée en 2009. Bien que de nombreuses zones d'ombre recouvrent encore le film, on sait toutefois qu'il s'agit d'un jeu esthétique entre danse et cinéma présenté en 3D. De quoi aiguiser la curiosité de nombreux cinéphiles avertis. Autres films attendus, dans la section Panorama notamment, la suite de Tropa de Elite de José Padilha se déroulant dans les favelas de Rio de Janeiro, ou The Devil's Double de Lee Tamahori, un film fantastique où un prince noir sème le chaos sur son passage. A évoquer également, la section Forum qui présentera comme à l'accoutumée des films expérimentaux du monde entier ou la rétrospective dédiée cette année à Ingmar Bergman avec des projections d'œuvres choisies.

En lice pour l'Ours d'or, qui sera décerné le 19 février à l'un des 16 films en compétition

Solidarité avec Jafar Panahir

Une programmation qui semble contenter les Berlinois, car ils s'arrachent les billets en vente depuis lundi. Une place de choix restera pourtant vide, c'est celle du réalisateur iranien Jafar Panahir, membre du jury, mais victime des autorités de son pays. Une politique probablement explicable par son succès auprès de la critique internationale qui acclame régulièrement son cinéma humain et décalé. Qu’il traite de la cause des femmes dans Hors Jeu - primé par le Grand Prix de la Berlinale 2006 - ou de la question sociale dans Sang et Or - récompensé à Cannes en 2003 – son engagement et son talent lui ont valu d'être invité en mars dernier à participer au jury de l'édition 2011 du festival berlinois.

Ce qui n’a pas empêché les autorités iraniennes de l’attaquer une nouvelle fois en justice, cette fois aux côtés de son collègue, le réalisateur Mohammad Rasoulof, évoquant leur prétendu projet de film sur la révolte antigouvernementale de l'été 2009. La sentence est tombée en décembre. Panahir et Rasoulof ont été condamnés à 6 ans de prison et à 20 ans d'interdiction professionnelle. En solidarité avec leur combat pour la liberté d'expression en Iran, le festival projette quatre longs-métrages ainsi que quelques courts-métrages de Panahir dans le cadre de la programmation officielle. Une chaise vide symbolisera son absence au sein du jury.

Dieter Kosslick, le directeur du festival, a souligné l'importance d'un tel message dans le contexte des révoltes que vit le monde arabe et qui pourraient s'étendre à l'Iran : « Qui eut cru, il y a à peine un mois, que nombre d'entre-nous ait dû annuler leur séjour ensoleillé en Tunisie ? », a-t-il ironisé. Cet engagement est tout à l'honneur de la Berlinale, bien qu'il contraste avec le silence entourant une autre affaire.

Iran, Russie : un engagement à deux vitesses

Cyril Tuschi est sous pression. Il y a une semaine, ses locaux berlinois ont été saccagés et parmi les ordinateurs volés se trouvaient celui où il conservait la version finale de son documentaire, Khodorkovski. Pendant 5 ans, Tuschi a réuni 180 heures d'interview de proches, de collaborateurs et d'hommes politiques liés à l'oligarque russeMikhaïl Khodorkovski. Incarcéré depuis 2003, condamné pour escroquerie et fraude fiscale, certains observateurs voient en lui un dissident victime du système Poutine. Le film, brossant un portait de Khodorkovski, dévoile l'envers du décor de cette Russie officieuse. Heureusement, une version de travail envoyée par Tuschi au festival sera toute de même présentée, néanmoins sans les interlocuteurs russes du réalisateur. Ils comptaient dans un premier temps participer à l'avant-première mais ont annulé leur voyage, par peur de représailles.

21 salles de la ville participent aux projections

La Berlinale tiendrait-elle un double discours ? Alors qu'il est dans l’air du temps de réagir sur l'Iran, un sujet lié à la Russie semble générer bien plus de retenue chez les organisateurs. Pourtant, une simple condamnation des violences et des intimidations contre un réalisateur indépendant et son travail, quels qu'en soient les auteurs, aurait suffit. La Berlinale a préféré le silence.

On ne peut que saluer le désir d'organiser un festival proche du public à la programmation riche et variée, mais en ce qui concerne l'engagement politique, peut être que plus de cohérence serait de mise.

Cet article a été publié sur le magazine woxx

Photos : Une + frères Coen : ©Katarzyna Świerc ; tapis rouge : (cc)verni22im/flickr ; vidéos : courtoisie de You Tube