Berlin : transformer le quotidien en prose

Article publié le 20 avril 2016
Article publié le 20 avril 2016

Elle fait de moments du quotidien berlinois de fins récits d'observation : Linda Sabiers veut rendre la littérature accessible à tous - et dans le même temps écrire un des premiers romans juifs modernes sur Berlin, dans lequel on ne parle pas de l'Holocauste.

Linda Rachel Sabiers écoute, et c'est sa passion : « Mon inspiration, c'est le quotidien », dit-elle. « J'écoute les gens en permanence. » Mais elle ne fait pas que ça, elle fixe aussi les gens : « Ma famille et mes amis disent toujours : Ne fixe pas comme ça ! » Mais à ce moment précis, Linda ne peut pas écouter ce qu'il se passe à la table d'à côté - elle doit se concentrer sur l'interview. Pourtant, il y en aurait, au Brut - un bar franco-allemand de la Torstraße - des choses à écouter, à épier, à apprendre.

À partir de ce que Linda entend, elle fait - pas toujours, mais de plus en plus souvent - des histoires. Elles parlent de Berlin, de touristes, de contractuelles et de la mère avec son enfant. Au café, dans la rue, sur son canapé. De manière tantôt désobligeante, tantôt poétique, parfois drôle. Linda appelle ces histoires berlinoises « 030 », comme le préfixe téléphonique local, et les partage régulièrement via Facebook avec le monde entier. « 030, c'est Berlin ramené au plus petit dénominateur commun », dit la jeune femme de 31 ans. Et au fait qu'elle utilise à bon escient Facebook comme média littéraire, elle répond : « Je veux rendre la littérature accessible aux gens, casser l'image parfois arrogante de la littérature ». Cependant, certains lecteurs comprennent mal la modestie de Linda. Ils pensent que la Linda qui écrit pour Mit Vergnügen de manière si ouverte de sexe et de pensées intimes, est la vraie Linda. On a pourtant appris à l'école que le moi lyrique est différent de l'auteur. Linda soupire. « C'est toujours décevant. Je veux emmener les gens dans un voyage prosaïque - et certains ne pensent qu'à savoir si tout ce que j'écris est vrai. »

Un roman juif sur Berlin sans holocauste

Quand Linda ne travaille pas toute la journée dans une startup et n'écrit pas pour le Jüdische Allgemeine, elle utilise chaque minute de son temps libre pour mettre du coeur à l'ouvrage dans différents projets littéraires. Le plus grand : son premier roman. De quoi parle-t-il ? Linda boit son thé et réfléchit. « Pour être honnête, c'est difficile à dire, même pour moi. » Une autre gorgée de thé, puis elle essaie quand même : « On pourrait dire que c'est un roman familial. Raconté par la perspective d'une femme juive moderne qui se trouve dans un conflit identitaire. Alors qu'elle remet en question tout ce qui la constitue et la façonne, elle découvre un secret de famille - qui la bouleverse ».

Pour Linda, il est important que son roman parle de l'ici et du maintenant. Il doit devenir un roman juif sur Berlin, mais sans holocauste. Il doit bien plus faire écho à l'époque de Weimar d'autrefois, quand Sex, Drugs and Nightclubbing régnaient encore sur Charlottenburg - l'épicentre berlinois de la culture juive. C'est là que vit Linda et dont elle ne veut jamais partir : « Ici ont vécu avant la guerre tous ceux qui ont marqué de manière déterminante la littérature allemande. La plupart d'entre eux n'ont pas survécu à la guerre ou ont fui ». Et depuis lors, il existe en Allemagne une formule selon laquelle la culture juive va de paire avec des thématiques de la guerre, et que le Juif est toujours une victime. Cela énerve Linda et elle cite l'ancienne directrice du Conseil central des Juifs en Allemagne, Charlotte Knoblauch : « Il est important que nous ne nous définissions pas uniquement d'après l'holocauste ».

« Le racisme ordinaire » à chaque coin de rue

Elle même ne se dit pas religieuse, mais croyante. Son credo ? « Famille, valeurs, culture. » Sa mère juive est née à Tel Aviv, son père non-juif en Allemagne. Linda se rend deux fois par mois à la synagogue - surtout pour la communauté. Elle trouve notamment qu'il est difficile de se défaire des attentes de la partie conservatrice de la communauté juive : « Il arrive souvent qu'on se marie très tôt. Beaucoup de mes amis juifs sont en couple et ont des enfants. Et moi ? Je suis célibataire à Berlin. » Elle ricane.

Et dans ce Berlin ouvert sur le monde, multiculturel, pauvre mais sexy, Linda remarque toujours la même chose : « le racisme ordinaire »à chaque coin de rue, même des phrases du style « Vous les Juifs, vous savez y faire avec la finance » - certains stéréotypes résistent. Cela se ressent d'autant plus depuis le conflit entre Israël et Gaza de 2014. Du jour au lendemain, tout le monde en Allemagne avait une opinion sur la politique israélienne, beaucoup ont, sous couvert d'une critique d'Israël, saisi l'occasion pour lâcher des dictions antisémites. Linda a elle-même vécu dix mois à Tel Aviv - mais a vite remarqué qu'elle était « trop européenne » : « J'écris en allemand, et ne serait-ce que par la langue, je me sens liée à ce pays ». La montée de partis de droite comme AfD (Alternative pour l'Allemagne, ndlr) lui fait cependant peur, et elle trouve « naïve » l'attitude décontractée de jeunes allemands de sa génération envers eux.

Envoûter les lecteurs, encore et toujours

Tel Aviv sera toujours la deuxième maison de Linda, mais son « âme prussienne » se sent tout simplement plus à l'aise à Berlin. Depuis presque sept ans, elle vit ici et ce qu'elle ressent avant tout pour cette ville, c'est de la gratitude. « C'est ici que je suis devenue celle que je suis », dit Linda. Berlin l'a envoûtée - et c'est justement ce qu'elle essaie de faire avec ses histoires sur Berlin : envoûter ses lecteurs. Le visage de Linda se crispe : « Ça doit paraître super kitsch, mais c'est ce que je veux. De nos jours, nous recevons tous une énorme surcharge sensorielle. Le quotidien nous semble alors soudain ennuyeux. Mais il ne l'est pas ! ». En tout cas, il ne l'est pas dans les petites histoires de Linda, nées d'un chaos qui parfois nous charme et parfois nous rend fous, appelé Berlin.

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Visite express de Berlin avec Linda Sabiers

Endroit préféré : La Savigny-Platz – où se confrontent le Berlin d'avant-guerre et le Berlin d'aujourd'hui.

À faire absolument : aller boire un café au Ora, sur la Oranienplatz (Kreuzberg)

À laisser tomber : l'Alexanderplatz et surtout Primark et le marché de Noel - une aberration totale

Berlin en un mot : maison

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Linda lira le 20 avril au Volksbar – seulement pour les femmes ! Une autre lecture, où les hommes seront aussi les bienvenus, aura lieu le 31 avril.

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Ce portrait fait partie de la série BERLINERS, dans laquelle nous vous présentons quelques jeunes têtes berlinoises, pas frocément blondes.