Berlin, Paris, Barcelone : les squats européens en sursis

Article publié le 11 février 2011
Article publié le 11 février 2011

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Expulsion du squat Liebig 14 à Berlin, fermetures en rafale à Paris et à Rome, les squats en Europe sont menacés, malgré leur mutation en centres culturels et leur fonction citoyenne. Habituée des squats européens, une babélienne nous offre une visite guidée des différentes cultures de l'occupation urbaine en Europe.

Que ce soit à Paris, Barcelone, Wroclaw et Szczecin en Pologne ou à Berlin, dans toutes les villes où j’ai vécu, j’ai toujours essayé de réfléchir aux politiques de la ville qui régissent l’espace urbain et à l’usage qu’en font ses citoyens. Petit tour européen des squats et des lois qui les menacent.

Barcelone, squats artistiques et citoyens

A Barcelone, j’ai fréquenté de nombreux squats malgré la préoccupation de mes parents qui me demandait « s’il y avait l’eau et l’électricité courante ? ». Dans ces endroits réputés pour être des résidences « junkies » (« déchets » au sens littéral, populations marginales par extension), certains des édifices occupés regorgent d’une effusion créative que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs, reflétant les préoccupations citoyennes de ses habitants occupants. Il existe différents types de squats, ceux auxquels je m’intéresse ne servent pas seulement de refuge, ils tiennent un centre social ouvert à tous. La mégalopole européenne développe constamment son identité et son originalité. En s’y promenant, certains édifices interpellent avec leurs décorations tout le long. En jetant un coup d’œil à l’intérieur, c’est tout un monde qu’on découvre : à La Otra Carboneria, c'est cafeteria, magasins gratuits, ateliers de danse et musique, projections de cinéma et débats d’idées qui nous accueillent. On touche à ce qui fait vivre les gens, les anime et les enthousiasme : le partage et l’échange, fédéré autour d’une revendication, celle d’un monde plus juste, où l’accès à l’immobilier ne se définit pas par l’accès à la propriété, mais par l’utilisation efficiente des ressources. Il existe une multitude d’espaces aménagés de la sorte, revendiquant plus de solidarité et renforçant le tissu social et la cohésion de quartier, mettant le potentiel individuel au centre de l’organisation collective. A Rome, bien que moins nombreuses, le même type d’initiatives promeut le bien-être social et propose des activités variées. Néanmoins, ici comme ailleurs, c’est la crise : même s’il reste des ilots squattés, les expulsions vont bon train.

A Barcelone, les squats mélangent activités sociales et culturelles

A Amsterdam, la loi durcit le ton

Amsterdam, capitale progressiste, fut également connue pour la flexibilité de son droit à l’accès aux espaces vacants, mais la loi qui « protégeait » les squatteurs s’est durcie l’an dernier. Avant il suffisait que l’espace soit habitable selon certaines normes et de prouver qu’on y a passé plus de quelques jours. Les autorités pouvaient entamer des mesures d’expulsion légales, mais elles étaient longues et houleuses. Aujourd’hui l’entrée par effraction dans un immeuble justifie une intervention policière sans préavis. D’une manière générale, cette procédure est la réponse apportée par les autorités en Europe occidentale. Mais je trouve cette inflation de la bureaucratie regrettable ; en tentant de protéger les citoyens, elle tue les aspirations de ceux qui croient en un autre modèle.

Squats hybrides : Paris et Berlin

En France, l’occupation a la particularité de n’engager presque que des artistes. C’est au nom de leur statut précaire, que peintres et musiciens réclament le droit de squatter. Parfois, ils ouvrent leurs portes, mais l’espace doit être préservé des badauds pour rester propice à l’inspiration (en Espagne, le système est beaucoup plus inclusif, il n’y a aucune exigence à l’heure d’entrer un édifice). Notre génération marque un tournant charnier : au mieux, les squats sont réhabilités par les municipalités, parce qu’elles ne tolèrent pas l’occupation, parce que les biens mobiliers sont surévalués et valent une fortune. Le compromis pour certains espaces est un aménagement du bâtiment squatté - le squat du 59, rue de Rivoli en est l’exemple. Les autres disparaissent.

Avec la bénédiction du maire de Paris

En visitant la Demeure du Chaos à Lyon, je me suis rendue compte à quel point la répression sévit : l’ancienne bâtisse, propriété privée, abritant différents collectifs, laisse libre l’espace à leur création. Les visites sont acceptées et c’est une ballade au cœur du décalage, du jamais vu pour les promeneurs. Sur un terrain privé. Et pourtant, la justice a ordonné la destruction de plus de 3000 œuvres. Un recours auprès de la Cour européenne des Droits de l’Homme est engagé, mais quelque soit son résultat, je ne comprends pas la démonstration de force absurde du système français. 

Ce que j’ai vu de Berlin et de sa région me laisse penser que l’Allemagne est le pays qui a le mieux géré la transition en jouant le compromis, sans perdre son énergie, ni du côté des squatteurs, ni des politiques. Les Hausprojekts sont d’anciens squats, autour desquels des collectifs se sont organisés pour prêter les finances nécessaires à l’acquisition des bâtiments en question. C’est une spécificité berlinoise, « poor but sexy » où le coût de la vie est raisonnable. L’occupant devient propriétaire pour le temps où il réside dans le « projet de maison », en remboursant sous forme de loyer peu cher. Certains considèrent que ce système n’est plus du squat, je tenais tout de même à en parler car ce compromis est dans la lignée de l’acceptable pour une majorité de gens. Le Tacheles lui-même est aux prises de la mairie actuellement.

 Démocratie locale

Il n’y a qu’en Pologne que je n’ai pas visité de squats. Ce type d’initiative est plus marginal. Est-ce une séquelle du communisme, où l’égalité était la règle ? Peut être que squatter n’y est pas encore une nécessité. On compte 20% du parc immobilier vivable non utilisé alors que les gens, affectés par la crise sont contraints de se loger toujours plus loin du centre à cause de l’inflation. Occuper ces espaces vacants est à la limite de la légalité, chaque jour est menacé par les notifications d’expulsion de part des autorités. Squatter est un choix de vie poussé par une conviction idéaliste et des valeurs, donnant du sens à la vie de quelques uns, mais pas toujours facile à vivre. Malgré les difficultés actuelles, heureusement que de telles initiatives existent car elles ont réellement des répercussions positives sur le quartier où elles sont implantées.

Photo : (cc)margaretkilljoy/flickr ; squat 59rivoli : (cc)Interzone00/flickr ; squat Berlin : (cc)Jon Mountjoy/flickr