Berlin Oriental Group : « Berlin et Alep en un seul morceau »

Article publié le 15 décembre 2016
Article publié le 15 décembre 2016

Il n'y a que de la musique électro à Berlin ? Si vous pensez ainsi, c'est que vous n'y avez jamais mis les pieds. C'est surtout la fusion qui s'est installée au cours des dernières années dans de nombreux clubs et salles de concert. Notre dernière trouvaille : le Berlin Oriental Group. 

Les musiques classiques européennes et arabes sont assez différentes de prime abord. Peut-on malgré tout associer les deux, qui plus est au sein d'un groupe ? C'est la question que se sont posée les membres du groupe Berlin Oriental Group il y a à peine deux ans, lorsqu'ils ont commencé à mélanger des rythmes orientaux et des harmonies occidentales. Ces musiciens viennent de Russie, du Chili, de Syrie, d'Allemagne, de Suisse, d'Israël et de Turquie. Berlin les a réunis. Nous rencontrons Alexey Kochetkov (violon) et Cristián Felipe Varas Schuda (guitare) autour d'une bière à la Potsdamer Platz. 

cafébabel : Quand avez-vous commencé à vous produire en tant que Berlin Oriental Group ?

Alexey : Nous sommes apparus pour la première fois sous le nom de Berlin Oriental Group en 2014. J'étais alors tout nouveau à Berlin et j'habitais avec un Arabe israélien. On a monté le groupe ensemble afin de montrer au public berlinois ce mélange interculturel. Nous avons fait ça pendant neuf mois, jusqu'à ce que mon colocataire quitte le groupe. Le Berlin Oriental Group n'a ensuite plus existé pendant plus d'un an, mais la réunification a eu lieu en octobre 2015. On sentait qu'il fallait que nous continuions.

cafébabel : Que veut dire pour vous ce mélange entre Orient et Occident ?

Alexey : Nous voulons montrer qu'il y a du bon qui ressort quand on mélange ces cultures différentes. Nous essayons musicalement de faire naître une connexion entre les éléments arabo-orientaux et d'autres plus modernes, occidentaux - donc du rock, de la pop, de la dance, de l'électro. On a donc « Berlin - Babel - Alep » dans un seul et même morceau. Mais nous ne voulons pas seulement jouer de la musique arabe ou orientale, nous voulons réunir dans notre public des gens de cultures différentes. Si les gens du monde entier arrivent à faire la fête avec toutes leurs différences culturelles, la voie est ouverte pour une coexistence pacifique.

cafébabel : Pourquoi la composition de votre groupe change t-elle constamment ?

Alexey : Nous sommes un groupe défini qui ouvrent leur scène à d'autres musiciens. À travers différents solistes, nous pouvons montrer différents styles et genres de musique. Omar et Taha Sheikh Dieh de Wladallam, par exemple, sont des rappeurs syriens. Ils chantent des textes politiques. Ou bien la chanteuse Eden Cami : elle est druze, a vécu en Israël et chante en arabe des chansons d'amour palestiniennes. Nous utilisons le Berlin Oriental Group comme plateforme pour mettre en avant différents musiciens et montrer différentes facettes musicales.

cafébabel : Cristián, ton grand-père a fui la Syrie pour le Chili en 1907. Qu'est-ce que ça te fait de jouer aujourd'hui dans un groupe avec des Syriens qui ont récemment fui le pays ?

Cristián : C'est une confrontation intéressante ! Je reconnais beaucoup de traits de caractère syriens qui sont aujourd'hui encore très présents chez les Chiliens d'origine arabe. Ici, à Berlin, je me sens de manière générale plutôt comme un Chilien ou un latino, mais je me sens une affinité avec les Arabes du point de vue du caractère, de la manière de s'exprimer et de l'apparence. Je ne parle pas arabe, comme beaucoup de personnes de ma génération au Chili. Mais nous préservons notre identité d'origine - cette arabité sans parler arabe. Et puis il y a la nourriture, la musique, la danse, l'esprit de famille. C'était comme un mystère, comme quelques chose qu'il fallait explorer. J'ai étudié la guitare classique, c'est évidemment très stylisé. C'est pourquoi j'ai toujours recherché d'autres sonorités, par exemple le flamenco, pour obtenir un son un peu plus « sale ». Cela m'a permis de m'immerger dans la musique orientale.

 

cafébabel : Essayez-vous de mélanger absolument tous les styles de musique possible, ou bien la fusion a-t-elle des limites ? 

Alexey : L'essentiel est d'avoir un lien avec la musique arabe ou orientale. Nous ne sommes pas le Berlin Group, mais le Berlin Oriental Group. On ne peut donc pas dire que nous ne faisons pas de différence entre les styles et les genres, mais deux rappeurs qui font partie de cette culture ont tout autant leur place sur scène qu'une chanteuse classique arabe. À partir du moment où ils sont arabo-orientaux, qu'ils vivent à Berlin et que nous nous entendons bien avec les gens, on se lance.

Cristián : On en fait tout simplement un bon mélange et y apportons notre touche personnelle. Quand je joue de la guitare électrique, c'est un peu plus rock, avec un peu de distorsion et une note plus moderne, plus jazz. Si c'est la guitare acoustique qui est utilisée, je prends beaucoup de rythmes latino, qui correspondent exactement aux rythmes arabes. Alexey a aussi beaucoup d'autres inspirations, venues par exemple du jazz ou de la world music. On ne se définit pas par les styles, nous apportons ce que nous sommes.

cafébabel : Que vous apporte Berlin en tant que ville ? 

Alexey : Je crois que Berlin est avant-gardiste dans les endroits où se mélangent vraiment les cultures. Berlin n'est peut-être pas la première ville dans le monde à le faire. En Amérique et dans d'autres endroits, c'est déjà arrivé. Berlin est cependant tout à fait spéciale aujourd'hui.

Cristián : Tu te souviens de la chanson « Do you love me » ? On l'a mixée avec de la techno puis chantée avec Abdallah Rahhal (du groupe syrien Musiqana, ndlr). C'était sympa ! Les gens veulent beaucoup danser à Berlin. Je dirais que c'est une ville dansante, surtout la nuit. La mentalité d'aujourd'hui oscille entre la danse et la méditation.

cafébabel : Avec la Russie, la Syrie et Israël, vous réunissez de grands conflits géopolitiques au sein du groupe. Comment abordez-vous cela ?

Alexey : Je crois que l'un des gros problèmes de notre époque est que des politiciens enseignent la haine à leurs peuples sans que les personnes puissent apprendre à se connaître. Quand on vit en Russie et qu'on suit les médias là-bas, on peut vite commencer à détester les Syriens sans en avoir jamais rencontré un seul. Je peux dire la même chose sur Israël, sur la Syrie. Le problème, ce ne sont pas les gens qui vivent dans ces pays, mais les politiciens ou les dirigeants qui influencent l'opinion des gens dans un certain sens. Ce que j'adore à Berlin, c'est qu'on a ici vraiment l'occasion de rencontrer les autres, de s'asseoir avec eux et de se parler. On finit par se comprendre et l'origine de l'autre devient complètement superflue.

cafébabel  : Si vous deviez citer un musicien avec lequel vous voulez absolument jouer, qui serait-ce ?

Alexey : Il y a vraiment de super musiciens qui viennent du monde arabe... Je vais bientôt assister au concert de Dhafer Yussuf. Il chante, joue du oud (un instrument à cordes du Proche-Orient, ndlr) et c'est un merveilleux musicien.

Cristián : Si l'on pouvait demander à des musiciens plus vieux, évidemment : Oum Kalthoum, Sabah Fakhri ou Farid Latrache !

Alexey : Un duo entre un artiste allemand et un artiste arabe - ce serait un chouette projet.