Berlin : j’ai tenté de découvrir de gentils hackeurs russes

Article publié le 16 mars 2018
Article publié le 16 mars 2018

Lorsqu’on parle de l’influence russe dans le monde, on en revient soit à la main de fer de Poutine, soit au piratage informatique. Mais les Russes sont-ils tous de grands méchants hackers à la solde du Kremlin ? Tentative de réponse à Berlin, où une communauté de bloggeurs lutte contre les stéréotypes associés au pays des Tsars. 

Ce sont des jours mouvementés pour les amateurs de politique et de conflits internationaux. Ou plutôt des semaines, des mois, des années. Depuis les élections présidentielles américaines de 2016, tout se passe comme si les campagnes électorales des pays européens se déroulaient sous « influence russe ». Comme si le Kremlin était capable de jeter un sort chaque fois qu'un scrutin pointait le bout de son nez. Pays-Bas, France, Allemagne, République tchèque... toutes ces nations ont vu, au moment fort de leurs élections, un terme leur être associé : le « Russiagate »

Un remake d’un vieux James Bond

La stratégie est désormais bien connue : dans tous les pays précités, la Russie soutiendrait les partis d'extrême-droite dans le but de déstabiliser les équilibres politiques occidentaux. Au centre du jeu : des hackers, qui s'infiltreraient dans les systèmes informatiques soi-disant inviolables ou dans des réseaux - à l'influence inégale - afin de diffuser de fausses informations. Si bien qu'à force d'en entendre parler, de plus en plus de monde finisse par se poser une question : existerait-il vraiment une domination russe incontestable en matière de piratage au sommet de laquelle des programmateurs mal intentionnés déstabiliseraient les systèmes politiques des pays ennemis ? Personnellement, je n'en sais rien. Mais, comme beaucoup, cela m'intrigue et j'ai donc rencontré des personnes susceptibles d'en savoir davantage. C'est à Berlin que j'ai décidé de me rendre, là où vit et travaille une importante communauté russe et là où la menace d'une « influence russe » semble plus prégnante qu'ailleurs. 

Avant de sortir de chez moi je dévoile ma mission journalistique à ma colocataire - une Suissesse à moitié russe et 100% perplexe - qui me laisse entendre qu'en gros, je n'en saurais jamais rien. Je l'observe alors en train de travailler sur son lit avec son ordinateur portable sur les genoux. L’espace d’une seconde, un frisson me parcourt le corps et une pensée me gagne : « Serait-elle elle-même une hackeuse ? ».

Malgré ces premiers doutes, j’essaye quand même avec bienveillance d’obtenir quelques informations qui pourraient m’être utiles. Problème, j’obtiens toujours la même réponse. Ma colocataire me rétorque que le sujet est trop compliqué et qu’avec les Russes, peu importe ce que l’on écrit, on finira toujours pas prendre parti : soit pour eux, soit contre eux. Le contexte international ne m’aide pas. Depuis quelques jours, l’actualité est plongée dans une improbable affaire d’empoisonnement, qui passe pour un remake d’un vieux James Bond. Un ancien membre des services secrets russes, Sergeï Skripal, a été retrouvé inconscient avec sa fille dans une ville du sud du Royaume-Uni. Les autorités ont retrouvé les traces de gaz neurotoxique, un poison donc, qui aurait été utilisé pour tenter de tuer l’ancien espion Depuis, c’est évidemment l’escalade sur la scène diplomatique. Theresa May parle de sanctions, la Russie menace de représailles. Et dans l’esprit d’un tas de gens, germe encore l’image du grand méchant russe, venu faire un mauvais tour à Mr. Bond. Pas dans celui du tous, cela dit. Avec sa demi-âme russe, ma colocataire semble moins émue que les autres : « En choisissant cette profession et en agissant comme un agent double, c’était inévitable », conclue-t-elle. Un raisonnement simple, linéaire et froid.

Bons baisers de Berlin

Mon premier rendez-vous est fixé avec la blogueuse fondatrice de Berlinograd, un blog qui a s’est donné pour objectif de présenter la communauté russe et artistique de la capitale allemande. Je suis désormais assis dans un café du quartier paisible de Prenzlauerberg, situé au nord de Berlin. J’attends Bea, mon interlocutrice censée chasser mes doutes sur les fameux Russia Gate. La demi-heure passée, je suis assailli par l’angoisse de faire chou blanc, que toute cette histoire était bel et bien nourrie par de nombreux fantasmes. Bea Grundheber est une blogueuse spécialisée dans la communauté artistique russe berlinoise. Avec ce nom de famille salutaire – contraction de « Grund » (le motif) et de « Hervorheben » (la raison) – je me raccroche mentalement à l’idée qu’elle ne peut être que la bonne personne. Pourtant, en soufflant sur son cappuccino, Bea fait directement tomber mon château de cartes. « Le monde numérique, et plus particulièrement celui des hackers, je ne m’en occupe pas, dit-elle calmement. Ça ne m’intéresse pas. » La blogueuse m’explique qu’elle se passionne plutôt pour « les gens et ce qu’ils ont à offrir ». Elle est né à Trêves, une ville d’origine romaine, historiquement et géographiquement bien éloignée de la terre des Tsars. Pourtant, dès son plus jeune âge, Bea me raconte qu’elle a grandi entourée de personnes russes et arabes. Cette enfance l’a vite conduite en Russie. Dans le Saint-Pétersbourg du début des années 2000, elle me décrit une population passionnée par l’Occident, attirée par ses vêtements, sa musique et son mode de vie. En gros, la Russie selon elle était clairement séduite par ses voisins européens.

En arrivant à Berlin, elle était déjà au courant de la grande activité culturelle de la capitale allemande, historiquement connue pour son mélange de cultures entre l’Europe de l’ouest et celle de l’est. Une richesse appréciée par la communauté russe qui y vit. Elle avait hâte de rencontrer les artistes de ce monde qui lui était si cher. Au départ, elle ne connaissait pratiquement personne, mais il lui a suffi d’un seul contact, par chance le bon, pour franchir cet univers plein de vie et d’envie. D’entrée, elle s’y sent bien et nous décrit une communauté très ouverte, capable d’accueillir sans réserve des personnes de tout genre et tout type d’orientation. « Quand j’entendais quelqu’un parler russe dans la rue, même au téléphone, je me précipitais pour aller à sa rencontre », raconte-t-elle. L’histoire de Bea est indubitablement liée à une ambition : raconter l’influence culturelle russe sur la ville et, par ceci, lutter contre les clichés associés au pays des Tsars. « Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment la personne en face de moi contribue à rendre Berlin plus belle », explique-t-elle. Si sur son blog, les belles rencontres se multiplient, la blogueuse n’est pas dupe. Elle sent que le climat se dégrade autour de la communauté russe, accusée de tous les maux.

Son regard est plus fuyant. Elle ne sait ni pourquoi, ni comment toute cette méfiance  est apparue. Difficile d’enlever à Bea les bons souvenirs qu’elle a ramené de son pays voisin. Pour elle, il est tout bonnement impossible d’imaginer une horde de Russes passant leur temps à essayer de voler nos données personnelles et à hacker les systèmes informatiques des gouvernements. Le sujet est sensible et peut-être trop éloigné de l’esprit bienveillant de Béa pour pouvoir obtenir ce que je cherche.

« Les médias allemands ont un avis très partial sur les Russes »

C’est à présent au tour d’Anton Himmelspach, collaborateur du journal en ligne дekoder o dekoder, de m'aider à décoder la Russie. Anton me raconte que l’aventure de Deoder, qui a vu le jour en 2015, « est né d’un besoin de raconter une Russie différente de celle montrée par les médias allemands, avec leur avis souvent très partiaux ». La tâche qu’ils se sont proposés d’accomplir n’est pas aisée, face au risque de retomber dans ce manichéisme pro/anti Russie. Pour éviter l’écueil, les fondateurs ont décidé de servir de porte-voix aux initiatives indépendantes qui ont beaucoup de difficultés à émerger. Dekoder s’en remet à un réseau de traducteurs, de chercheurs et d’experts en communication pour faire de la place à des médias, des journalistes et des photographes indépendants. Avec le peu de temps à ma disposition et la friture de la ligne téléphonique, je tente de lui demander si les hackers font l’objet de chroniques tout comme dans le monde occidental, mais la réponse est clairement négative : « Cela arrive, mais pas souvent ».

Anton ne pose aucun mystère sur le manque d’objectivité des médias russes. Le journaliste me fait remarquer que selon les classements sur la liberté d’information la Russie occupe le 148ème rang sur les 180 pays examinés. Mais il affirme aussi que c’est justement grâce au monde numérique qu’émergent des voix dissidentes. Lorsque je lui demande ce qu’il sait précisément à propos des hackers russes, question d’une certaine manière paradoxale, il me répond qu’il est vrai que la Russie est une pépinière de personnes habiles avec des ordinateurs. Il m’explique aussi que même dans l’informatique, les salaires russes sont relativement bas et qu’au bout du compte, les meilleurs tendent donc à émigrer vers l’ouest, à la recherche d’un meilleur cadre de vie. « C’est comme ça depuis les années 90 », déclare-il. Il me confie connaître personnellement deux ou trois programmateurs munis d’un passeport russe et m’indique qu’ils n’ont rien à voir avec les fanatiques dépeints par certains médias.

La propagande russe existe et fonctionne vraisemblablement. Après tout, Vladimir Poutine choisit encore les journalistes des grands médias, leur apporte son soutien quand cela va bien et les écarte d’un claquement de doigt quand cela tourne mal. C’est grâce à ce système archaïque que l’actuel président devrait être réélu sans difficulté à l’issue des élections présidentielles dont le premier tour aura lieu le 18 mars prochain. En revanche, imaginer une armée de hackers russes à sa botte, codant dans les sous-sols du Kremlin des programmes pour diriger le monde semble un peu farfelu. En tout cas, Anton qui travaille aussi depuis des années sur sa thèse intitulée « Dispositif de légitimation du Poutinisme » n’y croit pas. Quant à Bea, elle pense que cette idée est véhiculée par de vieux fantasmes.

Lorsque je rentre chez moi – tête basse - je donne raison à ma colocatrice. Je ne serai finalement pas vraiment parvenu à répondre à ma question initiale. J’ai fait chou blanc. Le sujet est extrêmement complexe et tenter de le résoudre s’avère être une équation à plusieurs inconnues. Mais j’ai au moins appris une chose : je ne regarderai plus jamais un James Bond de la même façon.

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Cet article a été publié dans le cadre d'un partenariat avec Mes Datas et Moi. Avec ses tests et expériences en ligne et son Observatoire, Mes Datas et Moi t'aide à (re)prendre en main ton identité numérique. Alors tu cliques ?