Berlin : du gode-art au féminin

Article publié le 18 mai 2012
Article publié le 18 mai 2012
Féministes et pro-porno : voici la position surprenante de certaines femmes, très « sex-positive » (mouvement en faveur de la liberté sexuelle, ndlr) . Elles se sont lancées dans des films érotiques mettant en avant le désir féminin. Elles sont particulièrement actives à Berlin où on peut trouver, entre autre, deux prix du film porno, des sex-shops pour femmes et un Salon de « Sexclusivités ».

Dans une rue assez discrète du quartier berlinois de Kreuzberg, une sonnette promet des « Sexclusivités » et une journaliste nerveuse se sent comme une agente en mission secrète. À mon coup de sonnette répond une voix retentissante, m'indiquant « le cinquième étage, l'appartement en face de l'ascenseur.» Un homme au long manteau se faufile derrière moi dans le bâtiment et entre lui aussi dans l'ascenseur décoré de soutiens-gorge rouges en satin. Sourire en coin et silence gêné nous accompagnent pendant toute la montée. Une fois en haut, nos chemins se séparent : lui souhaite aller à la boutique de Sexclusivités proposant des produits venus du «Dildoland », ainsi que diverses « boules de plaisir » ou « accessoires en cuir », « sextras » et de la « clittérature ». C'est pour la lecture interactive de littérature érotique que je suis venue.

« Une poupée en caoutchouc pour lesbiennes, qui attend jambes écartées qu'on la pénètre avec le gode ceinture. »

Ce que le Salon de Sexclusivités nous décrit dans les annonces a lieu sur le confortable canapé en cuir d’une salle de séjour, avec au-dessus de lui la photo de deux femmes nues qui s'étirent avec lascivité. Celle qui habite en réalité ici s'appelle Laura Méritt : elle est experte en sexe, spécialiste en communication et chercheuse sur le rire. Aujourd'hui, sa plantureuse assistante anime la soirée. Dix femmes sont venues pour lire des extraits du nouveau livre L'œil lesbien, N° 11, qui offre un large aperçu de tous les thèmes de la sexualité lesbienne.

Chacune choisit son texte et s'y plonge pour une lecture de découverte : le premier baiser entre deux femmes et le désarroi provoqué ; le désir qui s'éveille, illuminé par les couleurs crues d'une chambre d'arrière-cour berlinoise ; une poupée en caoutchouc pour lesbiennes, qui attend jambes écartées et fesses en l'air qu'on la pénètre avec le gode ceinture.

Tendrement mais sûrement vers l'orgasme permanent

Comme le temps a manqué tout à l'heure pour aller jusqu'au bout des textes choisis, certaines femmes sont surprises par leur lecture. La voix se voile, le fil de la lecture s'interrompt, les joues luisent. D'autres semblent avoir trouvé un texte fait pour elles. L'expérience d'un massage tantrique et d’une explosion des sens, qui mènent avec douceur et tendresse le corps féminin à l'orgasme permanent, voilà ce que nous raconte une travailleuse du sexe à la voix rauque et grave.

Je me rends à l'évidence : la femme comme objet sexuel n'est pas uniquement le fait du regard masculin, mais bien aussi du regard féminin. Le désir, l'envie, la jalousie et les différences de pouvoir déterminent tant les relations hommes-femmes que celles des femmes entre elles. Un poème reprenant les attributs féminins tels qu'ils sont cités dans la littérature lesbienne le met en évidence. « De petits seins fermes », « des yeux d'émeraude » et « une peau lisse et ferme » reviennent sans cesse, avec lyrisme. Voilà à quoi ressemble l'amante idéale d'une partie des lesbiennes. Mais quelle différence y a-t-il ?

Le Salon des Sexclusivités explore le plaisir et les fantasmes féminins.

Oui au PorYes, non au PorNo 

En 1987 au plus tard, avec le lancement de la campagne « PorNO » d'Alice Schwarzer, la morale collective a retenu que la pornographie était misogyne, discriminatoire et enfin un moyen patriarcal pour soumettre la femme. Mais au lieu de diaboliser les pornos en général, les féministes qui sont en faveur du sexe, telles que Laura Méritt, misent plutôt sur une transformation. Avec le label « Oui au PorYes, non au PorNo », elles veulent un porno équitable et de qualité. Elles exigent une représentation du désir féminin qui ne serve pas exclusivement l'orgasme masculin. Des personnes de tous âges, sexes, orientations sexuelles et origines ethniques en sont les acteurs. On les représente dans leurs relations émotionnelles et leurs conditions de travail se doivent d'être justes et sûres. De surcroît, dans le porno féministe, les femmes ne sont pas actives seulement devant la caméra, mais aussi derrière. Les meilleurs pornos féministes seront récompensés pour la seconde fois cet automne par le prix du porno féministe européen « PorYes! European Feminist Porn Award. »

Assise sur le canapé de cuir noir, je m'interroge : est-ce que les revendications concernant le contenu, les conditions de production et la représentation transforment la pornographie ? Est-ce que les services sexuels sont automatiquement plus équitables quand les femmes sont derrière la caméra et veillent à ce qu'une atmosphère de bien-être règne sur le plateau ? Quand les films présentent-ils la diversité du sexe pour tous les publics et que la représentation médiatique de l'envie féminine, elle, s'en distingue ?

Je suis une éternelle romantique

C'est mon tour. Je lis un texte qui parle de deux femmes amoureuses. Le vent entre par la fenêtre ouverte, les oiseaux chantent dans l'arbre devant la maison, la peau nue a un parfum d'été. Une maladie survient ensuite et, face à la mort, il devient évident que personne n'était au courant de cette relation. Se déclarer, trouver le courage de se battre pour quelqu'un, vivre sa propre vie : je peux m'identifier sans problème avec tout cela, éternelle romantique que je suis.

Après la lecture, les discussions vont bon train, on s'échange les numéros de téléphone, on admire la collection de godes. Avec une autre participante, je monte dans l'ascenseur dont on a déjà enlevé les soutiens-gorge. Pendant la descente, aucun nouveau sujet de conversation ne nous vient. C'est là toute l'étrangeté d'une telle lecture : les frontières intimes sont très vite franchies et on ne peut plus faire marche arrière ensuite. Me sentant un peu mise à nue, j'enfourche mon vélo et me dis que, décidément, Berlin ne cesse de me surprendre.

Photos :  Une : (cc)Elmo H. Love/flickr, Texte : (cc)marestra/flickr ; Vidéo : (cc) fannlaf/Youtube