Berlin : des ateliers théâtre gratuits pour les réfugiés

Article publié le 22 juillet 2016
Article publié le 22 juillet 2016

Accueil des réfugiés : les Wilkommensklassen berlinoises sont invitées chaque semaine à participer à des ateliers de théâtre gratuits, organisés au sein du prestigieux Staatsoper de la capitale allemande. Reportage.

Ils sont 10 200 réfugiés à être arrivés à Berlin depuis janvier. Ils seront 24 000 d’ici la fin de l’année, rejoignant ainsi les 54 325 migrants qui se sont installés l’an dernier dans la capitale allemande (source RBB).

Depuis 2015 de nombreuses initiatives se multiplient dans toute l’Allemagne et plus particulièrement à Berlin, à deux pas du Reichstag. Des associations organisent des pique-niques et autres sorties « refugees welcome », des particuliers mettent à disposition une chambre dans leur appartement sur des sites dédiés à l’hébergement, des théâtres, musées ou encore restaurants installent des boîtes à dons dans leurs locaux. Donner, en nature ou en argent, ou simplement de son temps, les Berlinois ont de multiples possibilités de s’engager s’ils le souhaitent.

Le Staatsoper de Berlin n’a pas échappé à la règle et a récolté, l’année dernière, plusieurs milliers d’euros de donation à la fin de chaque représentations, nous raconte Rainer O. Brickmann, le directeur du Jungen Staatsoper (le pendant de l’opéra dédié aux enfants et aux jeunes). Mais en 2016, le personnel de l’opéra a envie d’aller plus loin. Rainer Brickmann charge alors Ronan Favereau, comédien et Theaterpädagoge, de monter un atelier à destination des Wilkommensklassen, ces classes spécialement créées au sein des écoles allemandes pour accueillir les jeunes migrants.

Aujourd’hui c’est la classe de Frau Schröder qui a rendez-vous à 10h devant l’entrée du Staatsoper. L’atelier sera animé par Ronan et Jeruscha, étudiante en Musikpädagogik à l’UDK, l’université des arts de Berlin, future professeure de musique à l’école. « C’était important d’inscrire ce programme dans la musique autant que dans le théâtre, deux arts que l’opéra allie au quotidien. C’est pour ça que j’ai contacté des Musikpädagoge pour animer ces ateliers à mes côtés », nous explique Ronan.

16 élèves âgés de 13 à 16 ans, 6 filles et 10 garçons, forment un cercle à la demande de Ronan. Premier exercice, se présenter en associant un geste à son prénom, et première difficulté, expliquer le mot « geste » que personne ne semble encore connaître. Deuxième difficulté, contenir l’excitation de chacun pour arriver à répéter le prénom et le geste tous ensemble. Difficile. Durant ces trois heures d’atelier, on va, danser, marcher, mimer, écouter. On va parler allemand, arabe, et albanais, on va chanter en farsi, en anglais, en kurde, et, point d’orgue de la journée, on va improviser de petites scènes de théâtre, en allemand s’il vous plaît. On oublie très vite que ces élèves ne sont arrivés en Allemagne qu’il y a très peu de temps (il y a seulement quelques mois pour la plupart) tant ils sont semblables à leurs camarades européens. Dans ce groupe de 16 élèves on retrouve les copines bavardes, les garçons timides, les chahuteurs, ceux qui sont arrivés en retard, casquettes vissées sur le crâne et sans excuse, qui murmurent quand les autres chantent à tue-tête. On retrouve le boute-en-train, celui qui ne tient pas en place, celle qui se colle aux adultes et ne parle qu’à la maîtresse… Déroutant autant qu’amusant. Ce qui diffère par contre chez ces jeunes adolescents, c’est leur très grande motivation et leur participation, particulièrement dynamique. Même ceux qui rechignaient à chanter au début participent activement aux autres activités. Leurs préférées ? L’alphabet, « on marche dans la pièce, je dis une lettre, et vous devez trouver un nom commun qui commence par cette lettre. Vous devez ensuite donner son déterminant et son pluriel (en allemand, le nom peut être amené à changer au pluriel ndlr) ». Les réponses fusent dans tous les sens, les doigts se lèvent en même temps que les cris résonnent : fruits, légumes, animaux, instruments de musique, les listes de vocabulaire ont été apprises, quel plaisir de pouvoir s’en servir ! L’autre moment phare de l’atelier se passe autour du piano. Jeruscha joue Beethoven, Yann Tiersen, Mozart. Silence religieux, applaudissements, et Ronan qui demande après chaque morceau « comment c’était ? Triste, joyeux ? Et quels animaux avez-vous entendus ? » Beaucoup de doigts se lèvent pour donner un ressenti, on voit des tigres, des éléphants, des oiseaux, des souris. L’imagination ne s’est pas perdue dans le voyage. Touchant.

Au retour de la pause, nous passons par la grande salle de l’opéra. Elle résonne de soupirs admiratifs tandis que les enfants s’installent au balcon. Certains sont déjà allés au théâtre dans leur pays d’origine, au Liban par exemple. Les autres ont déjà vu des pièces ou des opéras à la télé. Asel, 14 ans, ouvre de grands yeux quand Ronan mentionne le chœur des enfants de l’opéra qu’ils pourront rejoindre cette année s’ils le souhaitent. 

L’atelier se termine sur l’improvisation de petites scénettes. « Qu’est-ce que vous trouvez drôle en Allemagne ? Qu’est-ce qui est différent par rapport à votre pays et qui vous fait rire ? » Tous passent à côté de la question, difficile de relever de « petites choses » quand on parle de deux mondes différents… Ils citent plutôt des moments drôles qu’ils ont vécus ici : « une dame est sortie du métro avec ses sacs de course et elle est tombée, tous les fruits ont roulé par terre ! », « un homme dansait dans la rue, il avait une bouteille d’alcool dans la main et il était nu ». Encore une fois, les anecdotes s’enchaînent, dans un allemand approximatif mais parfaitement compréhensible. Impressionnant. Ronan divise alors la classe en trois groupes. Chacun doit mettre en scène une petite scénette qui doit comprendre une expression typiquement allemande. Cette fois les élèves comprennent tout de suite, ces expressions ils les connaissent déjà par cœur : « wie bitte ? » ou encore « Ach so ! ». Les idées viennent très vite, on ne parle qu’en allemand, parfois l’un d’entre eux traduit en arabe à celui qui n’aurait pas compris un mot. Ahmed, jusque là très impliqué, se plaindra d’ailleurs que ses camarades aient parlé arabe au moment de la représentation… « Il faut refaire ! ».

On forme à nouveau un cercle pour terminer. C’est l’heure du bilan, « qu’avez-vous aimé, moins aimé ? ». « L’alphabet », « les scènes de théâtre » arrivent en tête des réponses enthousiastes. Beaucoup de jeunes prennent alors le temps de remercier les deux animateurs, conscients de la chance qu’ils ont d’avoir été accueillis dans ce lieu. Tous déclarent avoir tout aimé sans exception. Jilo osera toutefois émettre une petite critique : peut-être que certains exercices étaient difficiles à cause de la langue. C’est vrai, Jeruscha reconnaît elle-même avoir beaucoup parlé, trop vite et sans utiliser ses mains pour décrire les morceaux qu’elle a interprétés au piano. On ne le lui reprochera pas. Pendant un temps, nous aussi on avait oublié que ces enfants n’apprenaient l’allemand que depuis quelques mois !

Rencontre avec Asel, 14 ans, originaire de Bagdad en Irak :

Depuis combien de temps es-tu en Allemagne ?

Je suis en Allemagne depuis 1 an et à l’école à Berlin depuis 1 mois. Avant d’arriver ici on est passé par Hamburg et Schwerin. Je suis avec ma mère et mes deux sœurs. Mon père est mort en Irak. Ma mère elle parle un peu français, mais elle a beaucoup oublié, moi aussi. Elle parle très bien anglais par contre. Moi j’apprends l’anglais par internet, sur l’ordinateur. J’ai une amie sur internet qui habite aux Etats-Unis, elle s’appelle Deborah. Elle m’a donné ce bracelet.

Tes sœurs aussi vont à l’école ?

Oui, elles sont plus petites et elles ont très vite appris l’allemand donc maintenant elles sont dans des classes normales avec des Allemands, je suis un peu jalouse !

Tu avais déjà fait du théâtre en Irak ?

Non. Je connaissais le théâtre, j’en avais déjà vu à la télévision, mais je n’en avais jamais fait. Par contre je faisais de la guitare à Bagdad, et je chante. (Elle interprétera pendant l’atelier My Heart Will Go On, musique originale du film Titanic). J’ai demandé à notre professeure si je pouvais m’inscrire au chœur de l’opéra, j’aimerais beaucoup chanter ici.

Tu aimerais rester en Allemagne ou tu souhaites retourner en Irak ?

Non non, je veux rester ici. Je veux étudier et devenir médecin.

Frau Schröder, professeur à la Friedensburg-Oberschule de Berlin

Comment avez-vous entendu parler de cet atelier ?

C’est le centre de coordination qui centralise toutes les offres à destination des réfugiés et qui les envoie aux directions des écoles. On reçoit énormément de propositions de la part de théâtres, de musées qui proposent des visites gratuites, mais aussi d’institutions politiques. C’est assez incroyable, et vraiment intéressant pour nous de participer à toutes ces activités.

Quel est l’objectif des Willkomensklassen ?

Nous souhaitons leur apprendre le vocabulaire et la grammaire nécessaire pour qu’ils se débrouillent rapidement et s’intègrent plus facilement. Ce que je trouve bien, et important, c’est que nous sommes tous des professeurs diplômés. Il s’agit ainsi de leur enseigner également ce qu’on apprend aux autres classes : le respect de l’autre, la dynamique de groupe etc. Le problème, par contre, c’est qu’ils ont tendance à beaucoup rester entre eux et donc peu parler allemand en dehors de la classe. Beaucoup habitent encore dans les structures d’accueil d’urgence. Mais tout dépend des écoles. D’autres établissements font en sorte que les élèves se mélangent le plus possible.

Qu’est-ce qui caractérise ces élèves ?

Leur motivation. Ils ont une très grande envie d’apprendre la langue et la culture de ce pays qui les accueille. Le problème c’est que leur venue en classe est assez irrégulière. (La journée ils doivent souvent se rendre à des rendez-vous administratifs ou médicaux, beaucoup sont en effet tombés malades cet hiver, ndlr.) Cette année j’ai trois élèves qui ne sont jamais revenus, c’était assez difficile pour moi qui essaie de construire une groupe de voir que ces trois élèves se retrouvent ainsi laissés pour compte en quelque sorte.

Ronan Favereau, comédien et Theaterpädagoge, et Jeruscha Strelow, Musikpädagogin

Au début de chaque atelier vous demandez quelles sont les langues qui sont parlées par le groupe. Quelles sont celles qui reviennent le plus ?

R : Je dirai l’arabe, le roumain, le farsi et le kurde.

J : Une fois on a eu un groupe qui parlait 16 langues ! Beaucoup de ces jeunes parlent plusieurs langues en fait.

Vous proposez également de faire certains exercices dans leur langue, en apprenant au groupe comment se dit « gauche » et « droite » en arabe ou en kurde par exemple, est-ce que c’est important de valoriser la culture de chacun au sein de ces ateliers ?

R : Je pense que quand on fait partie d’une culture minoritaire dans un pays comme l’Allemagne, très européen, on peut très vite développer un complexe d’infériorité. Pour moi c’était très important de faire en sorte qu’en entrant dans une institution comme le Staatsoper, fréquentée par une certaine élite européenne, ces jeunes se sentent autorisés à parler dans leur langue maternelle, sans aucune gêne.

J : Il y a un moment pendant l’atelier où l’on propose aux élèves de chanter dans leur langue. Nous avons eu une fois un jeune garçon qui venait d’Afghanistan qui voulait chanter une chanson mais ne se souvenait pas des paroles, car elle était interdite dans son pays. Vingt minutes plus tard il s’est levé et nous a demandé s’il avait le droit de la chanter.

R : C’était très émouvant, pour lui, pour nous, et je crois que c’était une des plus belles chansons que j’ai entendu dans ma vie.

On a beaucoup parlé des différences de culture, de croyances, d’habitus entre les migrants qui arrivent en Allemagne, mais j’ai moi-même été surpris de constater, pendant ces ateliers, qu’il n’y avait pas de différence notable avec une classe dite « normale ».

L’opéra a plutôt pour image d’être une institution fermée, réservée à une élite, comment ces ateliers ont-ils été perçus par les gens qui appartiennent à cette scène ?

R : L’intendant de l’opéra, Jürgen Flimm, s’est engagé très tôt pour aider les réfugiés. Il a notamment organisé un concert gratuit à la Philharmonie pour les réfugiés et les bénévoles. C’est quelqu’un qui a vraiment à cœur d’ouvrir les portes de l’opéra à tous, indépendamment des origines sociales et culturelles. Cette philosophie est très imprégnée par la personnalité de Daniel Barenboim qui incarne lui-même beaucoup de cultures. (Daniel Barenboim est le chef d’orchestre du Staatsoper à Berlin. Né en Argentine, il possède également les nationalités israélienne et espagnole, ainsi qu’un passeport palestinien ndlr).

Rencontre avec Rainer O. Brickmann, directeur du Jungen Staatsoper

Quelles sont les actions menées par le Jungen Staatosoper ?

Le Staatsoper propose des représentations sous la forme d’opéra et de concert à des adultes. Le Jungen Staatsoper a pour mission d’établir un programme spécialement dédié aux enfants et aux adolescents. Il abrite également de nombreux projets et clubs. Nous travaillons également en collaboration avec des associations comme SOS Kinderdorf ou la fondation Dimicare Anneliese Langner.

Nous avons à cœur de nous adresser à tous les milieux. L’opéra est souvent réservé à une élite, les places sont chères, les œuvres difficiles d’accès, c’est pour ça qu’il est important de multiplier les portes d’entrée, et donc les projets.

D’où vous est venue l’idée de ces workshops pour les wilkommensklassen ?

L’année dernière, quand la grande vague de réfugiés est arrivée à Berlin, nous étions tous prédisposés à nous engager. Nous avons collecté des dons sous toutes les formes. Mais nous souhaitions nous engager plus directement. Nous voulions proposer, avec nos outils, la musique et le théâtre, un moyen d’apprivoiser, dans le plaisir, ce pays étranger, d’apprendre des outils de langage, de communication, et puis un certain « german way of life ».

Justement, est-ce que ces ateliers laissent place au passé, à l’histoire de chacun ou sont-ils tournés vers le futur européen et allemand qui attend ces jeunes ?

Ce workshop ne connaît pas ces problématiques. Il s’inscrit dans l’ici et maintenant. Avec le groupe qui est présent ce jour-là. On recherche surtout le plaisir, l’amusement. Certainement, les choses qui seront apprises pendant ces quelques heures pourront leur servir dans le futur. On propose d’ailleurs à ces jeunes des exercices que les enfants allemands ont appris à l’école : taper des mains en cercle, s’écouter, être à l’aise dans un groupe.

Vous travaillez et avez publié de nombreux ouvrages et articles de recherche sur le thème de l’interprétation scénique, musicale et théâtrale. Ces workshops contribuent-ils à vos recherches ?

Ce projet s’inscrit dans un programme intitulé « Learning by opering », financé en coopération avec la Fondation de la Deutsche Bank et l’Akademie Musik und Theater.

Nous leur avons demandé de financer dix workshops car ceux-ci nous permettent d’accumuler de l’expérience sur ce sujet et viennent nourrir et développer notre travail de recherche. Après chaque workshops nous mettons par écrit ce que nous avons appris, retenu de ces quelques heures, ce qui a fonctionné et qu’on pourra réutiliser, ce qui n’a pas fonctionné. Nous sommes dans une recherche de qualité et de développement constant.

Face à aux initiatives des particuliers et des institutions, notamment culturelles, allemandes et plus particulièrement berlinoises, la France fait bien pâle figure. Comment expliquez-vous cet engagement sincère et profond de la part d’un grand nombre d’Allemands envers les réfugiés arrivés ces deux dernières années ?

Je pense qu’il s’agit d’une réaction aux images terribles que nous voyons dans les médias. Beaucoup d’Allemands ont une profonde envie d’aider ces gens qui arrivent, c’est l’aspect positif de la situation actuelle. L’aspect négatif c’est la formation de mouvements d’extrême droite, Pegida en tête qui nous rappellent très fortement le nazisme alors que nous pension cette époque révolue. Aussi, beaucoup de personnes ont a cœur de montrer au monde que l’Allemagne n’est pas à l’image de quelques mouvements.  

Toutes ces actions solidaires m’ont donné beaucoup de force et d’énergie. C’est un sentiment formidable de constater que beaucoup d’autres personnes pensent la même chose que moi et agissent.

Nous avons un adage en allemand qui dit « es gibt nichts gutes, außer man tut es » (« il n'est de bien que ce que l'on fait soi-même »). C’est très années 70, mais beaucoup d’Allemands suivent ce précepte. « Learning by doing », « learning by opering », les gens sont extrêmement créatifs. Beaucoup d’idées sont abandonnées mais beaucoup prospèrent, l’essentiel c’est de faire, d’apprendre en faisant. Et si une institution comme l’opéra peut aider, tout le monde peut aider.

En plus de ces workshops le Junge Staatsoper mène une autre action auprès des enfants de migrants arrivés en Allemange, 1000 erste Wörter (« les 1000 premiers mots »), en quoi consiste-t-elle ?

Nous nous rendons dans des centres de réfugiés et travaillons avec les enfants sur l’apprentissage de l’allemand en chanson. La musique est parfaite pour apprendre les mots, mais les chansons sont souvent difficiles, la grammaire est ancienne ou adaptée pour coller à la mélodie. Nous transformons ainsi les textes pour qu’ils soient plus accessibles tout en restant corrects. Notre meilleur exemple « Bruder Jakob, Bruder Jakob, Schlafen Sie ? »  (« Frère Jacques, dormez-vous ? ») devient « Ich bin Jakob, ich bin Jakob, wer bist du ? » (« Je suis Jakob, et toi, qui es-tu ? »)