Berlin : des ateliers de théâtre gratuits pour les réfugiés

Article publié le 25 juillet 2016
Article publié le 25 juillet 2016

Selon une tradition d'accueil des réfugiés qui court en Allemagne depuis 2015, les Wilkommensklassen berlinoises sont invitées chaque semaine à participer à des ateliers de théâtre gratuits, organisés au sein du prestigieux Staatsoper de la capitale allemande. Reportage.

Ils sont 10 200 réfugiés à être arrivés à Berlin depuis janvier. Ils seront 24 000 d’ici la fin de l’année, rejoignant ainsi les 54 325 migrants qui se sont installés l’an dernier dans la capitale allemande.

Depuis 2015, de nombreuses initiatives se multiplient dans toute l’Allemagne et plus particulièrement à Berlin, à deux pas du Reichstag. Des associations organisent des pique-niques et autres sorties « refugees welcome », des particuliers mettent à disposition une chambre dans leur appartement sur des sites dédiés à l’hébergement, des théâtres, musées ou encore restaurants installent des boîtes à dons dans leurs locaux. Donner, en nature ou en argent, ou simplement de son temps, les Berlinois ont de multiples possibilités de s’engager s’ils le souhaitent.

Le beau geste

Le Staatsoper de Berlin n’a pas échappé à la règle et a récolté, l’année dernière, plusieurs milliers d’euros de donation à la fin de chaque représentation, nous raconte Rainer O. Brickmann, le directeur du Jungen Staatsoper (le pendant de l’opéra dédié aux enfants et aux jeunes). Mais en 2016, le personnel de l’opéra a envie d’aller plus loin. Rainer Brickmann charge alors Ronan Favereau, comédien et Theaterpädagoge, de monter un atelier à destination des Wilkommensklassen, ces classes spécialement créées au sein des écoles allemandes pour accueillir les jeunes migrants.

Aujourd’hui c’est la classe de Frau Schröder qui a rendez-vous à 10h devant l’entrée du Staatsoper. L’atelier sera animé par Ronan et Jeruscha, étudiante en Musikpädagogik à l’UDK, l’université des arts de Berlin, future professeure de musique à l’école. « C’était important d’inscrire ce programme dans la musique autant que dans le théâtre, deux arts que l’opéra allie au quotidien. C’est pour ça que j’ai contacté des Musikpädagoge pour animer ces ateliers à mes côtés », nous explique Ronan.

16 élèves âgés de 13 à 16 ans, 6 filles et 10 garçons, forment un cercle à la demande de Ronan. Premier exercice, se présenter en associant un geste à son prénom, et première difficulté, expliquer le mot « geste » que personne ne semble encore connaître. Deuxième difficulté, contenir l’excitation de chacun pour arriver à répéter le prénom et le geste tous ensemble. Difficile. Durant ces trois heures d’atelier, on va, danser, marcher, mimer, écouter. On va parler allemand, arabe, et albanais, on va chanter en farsi, en anglais, en kurde, et, point d’orgue de la journée, on va improviser de petites scènes de théâtre, en allemand s’il vous plaît.

Beethoven, Yann Tiersen et Mozart

On oublie très vite que ces élèves ne sont arrivés en Allemagne qu’il y a très peu de temps (il y a seulement quelques mois pour la plupart) tant ils sont semblables à leurs camarades européens. Dans ce groupe de 16 élèves, on retrouve les copines bavardes, les garçons timides, les chahuteurs, ceux qui sont arrivés en retard, casquettes vissées sur le crâne et sans excuse, qui murmurent quand les autres chantent à tue-tête. On retrouve le boute-en-train, celui qui ne tient pas en place, celle qui se colle aux adultes et ne parle qu’à la maîtresse... Ce qui diffère par contre chez ces jeunes adolescents, c’est leur très grande motivation et leur participation, particulièrement dynamique. Même ceux qui rechignaient à chanter au début participent activement aux autres activités. Leurs préférées ? L’alphabet, « on marche dans la pièce, je dis une lettre, et vous devez trouver un nom commun qui commence par cette lettre. Vous devez ensuite donner son déterminant et son pluriel (en allemand, le nom peut être amené à changer au pluriel, ndlr) ». Les réponses fusent dans tous les sens, les doigts se lèvent en même temps que les cris résonnent : fruits, légumes, animaux, instruments de musique...

L’autre moment phare de l’atelier se passe autour du piano. Jeruscha joue Beethoven, Yann Tiersen, Mozart. Silence religieux, applaudissements, et Ronan qui demande après chaque morceau : « Comment c’était ? Triste, joyeux ? Et quels animaux avez-vous entendus ? ». Beaucoup de doigts se lèvent pour donner un ressenti, on voit des tigres, des éléphants, des oiseaux, des souris. L’imagination ne s’est pas perdue dans le voyage. 

Au retour de la pause, nous passons par la grande salle de l’opéra. Elle résonne de soupirs admiratifs tandis que les enfants s’installent au balcon. Certains sont déjà allés au théâtre dans leur pays d’origine, au Liban par exemple. Les autres ont déjà vu des pièces ou des opéras à la télé. Asel, 14 ans, ouvre de grands yeux quand Ronan mentionne le chœur des enfants de l’opéra qu’ils pourront rejoindre cette année s’ils le souhaitent. 

L’atelier se termine sur l’improvisation de petites scénettes. « Qu’est-ce que vous trouvez drôle en Allemagne ? Qu’est-ce qui est différent par rapport à votre pays et qui vous fait rire ? » Tous passent à côté de la question, difficile de relever de « petites choses » quand on parle de deux mondes différents… Ils citent plutôt des moments drôles qu’ils ont vécus ici : « Une dame est sortie du métro avec ses sacs de course et elle est tombée, tous les fruits ont roulé par terre ! », « Un homme dansait dans la rue, il avait une bouteille d’alcool dans la main et il était nu ». Encore une fois, les anecdotes s’enchaînent, dans un allemand approximatif mais parfaitement compréhensible. 

Ronan divise alors la classe en trois groupes. Chacun doit mettre en scène une petite scénette qui doit comprendre une expression typiquement allemande. Cette fois les élèves comprennent tout de suite. Ces expressions, ils les connaissent déjà par cœur : « Wie bitte ? » ou encore « Ach so ! ». Les idées viennent très vite, on ne parle qu’en allemand, parfois l’un d’entre eux traduit en arabe à celui qui n’aurait pas compris un mot. Ahmed, jusque là très impliqué, se plaindra d’ailleurs que ses camarades aient parlé arabe au moment de la représentation : « Il faut refaire ! ».

On forme à nouveau un cercle pour terminer. C’est l’heure du bilan, « qu’avez-vous aimé, moins aimé ? ». « L’alphabet », « les scènes de théâtre » arrivent en tête des réponses enthousiastes. Beaucoup de jeunes prennent alors le temps de remercier les deux animateurs, conscients de la chance qu’ils ont d’avoir été accueillis dans ce lieu. Tous déclarent avoir tout aimé sans exception. Jilo osera toutefois émettre une petite critique : peut-être que certains exercices étaient difficiles à cause de la langue. C’est vrai, Jeruscha reconnaît elle-même avoir beaucoup parlé, trop vite et sans utiliser ses mains pour décrire les morceaux qu’elle a interprétés au piano. On ne le lui reprochera pas. Pendant un temps, nous aussi on avait oublié que ces enfants n’apprenaient l’allemand que depuis quelques mois.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.