Berlin : comment la mode s'infantilise 

Article publié le 11 avril 2014
Article publié le 11 avril 2014

Elle est bel et bien ré­vo­lue l'époque des Ray Ban et des sacs en toile de jute. Le ber­li­nois cool s'ha­bille dé­sor­mais comme un élève de pri­maire. Du coup, ça lui per­met de re­cy­cler à la fois son vieux sac de gym et la veste en laine de papi. Mais d'où vient cette peur du pas­sage à l'âge adulte

« Et en­core un sac de gym ! » Qui­conque sa­voure sa bière prin­ta­nière en sor­tant du bou­lot - non plus comme ha­bi­tuel­le­ment, dans l'un des bars bran­chés de Neukölln (quar­tier über-cool du sud de Ber­lin, ndlr), mais sur les bancs ins­tal­lés de­vant - se croi­rait dans une aire de jeux. À quel mo­ment est-ce que les sacs en toile de jute sont pas­sés de mode pour être rem­pla­cés par des sacs de gym à cor­dons ? 

J'ai­me­rais tant re­de­ve­nir un en­fant... au ni­veau de la mode s'en­tend

Même si le sac de gym pré­sente l'in­con­vé­nient ma­jeur de de­voir non seule­ment se battre des heures avec le cor­don de ser­rage mais aussi de pas­ser une éter­nité à ré­cu­pé­rer son por­te­feuille, il a quand même le mé­rite de fa­vo­ri­ser l'éga­lité des sexes à Ber­lin. Alors qu'il y a peu de chances pour qu'un barbu en che­mise se ba­lade dans Neukölln avec un sac à main au poi­gnet, le sac de gym, lui, est un ac­ces­soire qui ne pose aucun pro­blème en ce qui concerne le genre. Parce que fi­na­le­ment, en pri­maire, on por­tait tous à l'unis­son des pan­ta­lons et des t-shirts et on s'op­po­sait ainsi avec suc­cès (mais avec des sweats d'icônes Dis­ney certes gen­rés...) à la sexua­li­sa­tion de nos corps. « Le sac de gym a tel­le­ment de suc­cès qu'il est en passe de dé­trô­ner le fa­meux Fjäll­ra­ven Kan­ken », ri­gole Chris. Le petit sac à dos pra­tique sué­dois est, lui aussi, un ac­ces­soire d'en­fance qui a en­vahi la ca­pi­tale al­le­mande. La fille qui ajoute à ça des soc­quettes et un pull au motif de Blanche-Neige, dé­tient la pa­no­plie com­plète. Là-des­sus, si l'on rentre les pieds en de­dans tout en fu­mant sa ci­ga­rette de­vant un bar, on ob­tient la ver­sion dé­bau­chée de soi-même en pri­maire. 

En tant qu'homme, on a la pos­si­bi­lité de s'adon­ner soit au style ma­te­lot ju­vé­nile qui se ca­rac­té­rise par des hauts rayés, des lu­nettes rondes de pre­mier de la classe et des re­vers de jean slims ver­sion pêche à la moule. Ou alors on choi­sit de se ser­vir dans la pen­de­rie de papi. « C'est là tout le pa­ra­doxe, constate Chris. Nom­breux sont les hommes ici qui portent des vestes en laine et des pan­ta­lons en ve­lours verts, comme leurs propres grand-pères. » Par ailleurs, rê­vas­ser en jouant au cé­lèbre Ru­bik's cube reste très ap­pré­cié. Il fau­drait en fait tou­jours avoir sur soi, dans son sac de gym, de quoi jouer ou bri­co­ler. Mais, dans la me­sure où même les en­fants en bas âge ont déjà des por­tables, les smart­phones sont au­to­ri­sés comme ex­pres­sion des ab­sur­di­tés ana­chro­niques. 

Les grands en­fants de la gé­né­ra­tion Y

Qu'il s'agisse d'in­fan­ti­li­sa­tion ou de gé­ria­tri­sa­tion de la mode, d'où pro­vient cette an­goisse de l'ex­pres­sion de sa propre cor­po­ra­lité adulte ? Ce n'est pas sans rai­son que la gé­né­ra­tion Y, à la­quelle de nom­breux ha­bi­tants du quar­tier bran­ché de Neukölln ap­par­tiennent, est constam­ment ac­cu­sée de fuir ses res­pon­sa­bi­li­tés et de se re­tran­cher dans des mondes lu­diques pseudo-idyl­liques. Mais pour­quoi diable vou­drait-on se re­mé­mo­rer cette af­freuse pé­riode de l'école, se de­mande le spec­tac­teur en si­ro­tant sa bière. Mal­heu­reu­se­ment une vague gé­né­rale de nos­tal­gie a dé­sor­mais en­vahi notre propre en­fance de sorte que, sur les pho­tos jau­nies des al­bums de fa­mille, nous ne voyons plus que nos t-shirts dé­la­vés et cools en ou­bliant tout du trau­ma­tisme que pro­vo­quaient les cours de sport. 

Le sac de gym est si po­pu­laire à Ber­lin qu'un label élec­tro en a fait son nom. Oli­ver Scho­ries, Be (Ori­gi­nal Mix), 2013.  

Les par­ties de cache-cache or­ga­ni­sées dans nos an­ciennes ar­moires ou celles de nos aînés est peut-être l'ex­pres­sion d'un désar­roi sexuel gé­né­ral. L'éman­ci­pa­tion et les études de genre ai­dant, c'est d'abord les hommes qui ré­ap­prennent leur rôle au sein de la so­ciété, dieu soit loué. Cer­tains pré­fèrent peut-être se pro­té­ger der­rière les dé­li­mi­ta­tions claires qui pré­va­laient du temps de l'école pri­maire. Et, à l'image de papi, choi­sissent de re­non­cer à l'éter­nelle mas­ca­rade de la re­dé­fin­tion des genres. Par contre, avec leurs te­nues de fillettes, les femmes n'en­tre­tiennent en aucun cas un dé­lire de lo­li­tas. Le fa­na­tisme in­fan­tile ja­po­nais est vrai­ment très loin du mou­ve­ment ber­li­nois soc­quettes-et-sac-de-gym.

Comme toutes les ten­dances, la nos­tal­gie de l'en­fance va de­voir faire place dans les pro­chaines an­nées, à son an­ti­pode écla­tant : une vague hy­per­sexua­li­sée de push-ups et de t-shirts mou­lants. D'ici là, heu­reu­se­ment, il nous reste suf­fi­sam­ment de temps pour spé­cu­ler sur le re­tour de la po­chette tour de cou et du car­table d'éco­lier. Pas en­core de traces à Neukölln mais ça ne de­vrait plus tar­der d'ici à ce que les pre­miers hips­ters dé­couvrent des mons­truo­si­tés vertes-bleues-roses en far­fouillant dans le gre­nier. Et qu'est-ce qui pour­rait mieux aller avec la ten­dance rétro fluo qu'un car­table d'éco­lier ?!