Berlin avec ma grand-mère polonaise

Article publié le 30 août 2012
Article publié le 30 août 2012

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Deux générations et 600 km nous séparent. Comme toute grand-mère attentionnée le ferait, Wiesa est venue rendre visite à sa petite famille. Durant un week-end à Berlin, pour son anniversaire, ce fut pour ma grand-mère polonaise, l'occasion de faire la connaissance de ses deux arrière- petites-filles et de renouer avec un passé disparu.

Durant son existence, Wiesa n'a rencontré que peu d'Allemands. La première fois, ce fut dans des circonstances pour le moins fâcheuses. C'était le 1er septembre 1939 quand les armées hitlériennes envahirent la Pologne, le jour où, cartable au dos, Wiesa se préparait à entrer à l'école primaire. Bien des années plus tard, elle fera la connaissance d'un séduisant cycliste de passage venant de la République qu'on disait alors être celle de Bonn. Quant à son premier voyage en bus à Berlin, il remonte maintenant à 31 ans. Cette fois-là, elle avait dansé sur l'Alexanderplatz, dîné au restaurant panoramique de la Fernsehturm (tour de la Télévision,ndt) et fait le détour obligé jusqu'à la porte de Brandebourg. A cette époque, le mur étant encore debout, sa découverte de la capitale allemande se limita donc à la partie orientale de la métropole. Il aura fallu attendre que la Pologne adhère à l'Union européenne le 1er mai 2004 et que moi, sa petite-fille, je franchisse l'Oder en enjambant le pont qui relie Sublice à Francfort sans devoir présenter mon passeport pour que Wiesa puisse enfin faire la connaissance de Thomas, mon mari.

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La première que je lui ai raconté que j'avais rencontré un Allemand fantastique, elle n'en croyait pas ses oreilles. Avec Thomas, nous communiquions ordinairement en anglais. Mais quand il la rencontra, étant donné qu'il maîtrisait bien le russe, il s'exerça à s'exprimer aussi clairement que possible, en polonais. Autant dans le but de se faire comprendre que par égard pour elle. Depuis cette conversion linguistique, il a une adorable grand-mère polonaise par alliance. De son côté, Wiesa est devenue dans sa patrie une ambassadrice des garçons allemands. C'est en l'honneur de la naissance de ses deux arrière-petites- filles que ma grand-mère, trois décennies après sa première visite à Berlin, a effectué un nouveau voyage en direction d'une capitale, cette fois-ci réunifiée.

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Nous sommes allés la chercher à la gare routière centrale de Berlin (ZOB). Le bus avait beau être à l'heure, 600 km ça fait une trotte. Surtout pour une personne de son âge ! Autant dire que ma grand-mère arriva « sur les rotules ». Nous sommes donc allés directement à la maison. Nous habitons en colocation dans un appartement communautaire que partagent un petit nombre de gens qui n'ont aucun lien de parenté entre eux. La raison pour laquelle nous avons choisi ce mode de vie n'est pas motivée uniquement par la nécessité de réduire nos dépenses mais aussi par le désir de vivre, de parler et de cuisiner tous ensemble. L'envie de partager, en quelque sorte !

A part Thomas et moi, cohabitent dans les lieux un autre couple germano-polonais parents eux aussi de deux petites filles, Marta (une illustratrice de livres pour enfants), originaire de Singapour, un Grec et un Turc « surfeur de divan ». Comme toute bonne grand-mère affectueuse, la mienne avait apporté des cadeaux pour toute sa famille. Mais face à une situation imprévue et inhabituelle pour elle, la vieille dame s'empressa de fouiller dans son sac afin d'y trouver un présent pour les autres colocataires.

C'est le Turc qui confectionna le dîner pour tout le monde. Histoire d'initier l'aïeule novice en la matière aux saveurs d'un repas épicé, nous lui avions concocté un repas oriental avec les ingrédients ramenés d'une épicerie asiatique proche de notre domicile. En fond sonore, du musicalement consensuel : les Beatles ! Grand-mère et le Grec ont passé une bonne demi-heure ensemble dans la cuisine. Wiesa qui n'arrêtait pas de parler ne lui laissait pas en placer une. Thomas a dû lui expliquer dans son polonais de fortune que le garçon ne comprenait pas un traitre mot de ce qu'elle lui racontait. Pourtant, Grand-mère restait persuadée du contraire. La preuve : « Il me sourit si gentiment ! » Et, sans se laisser démonter, elle poursuivit : « Vous avez une petite amie ? Une fiancée ? » Apostolis est gay ! Mais c'est bien le genre de choses qu'il est mal aisé d'expliquer à une grand-mère qui vient d'un pays comme le sien.

La plus grande des arrières-petites-filles de Wiesa : Hanna.

Intarissable, avec Marta l'illustratrice, Wiesa s'est mise à parler des étudiants d'aujourd'hui. Elle-même qui a travaillé longtemps à l'Université de Varsovie, en a vu passer plusieurs générations. « De nos jours, tout le monde est étudiant - déplora-t-elle. C'est vraiment dommage à un moment où cela ne constitue plus comme autrefois un motif sujet de fierté. » Nous avons aussi beaucoup parlé des Pussy Riots. Bien que ma grand mère n'entende rien à la musique punk et qu'elle respecte sincèrement une institution telle que l'Église, elle pense que « Nous ne pouvons pas moralement abandonner ces pauvres jeunes filles à leur sort. »

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Puis, passant l'appartement en revue, elle a détaillé un à un les posters et les cartes postales accrochés aux murs. « Ce signe là, ça représente quoi ? » demanda-t-elle ? « Ça grand-maman, c'est la vie, l'amour, la joie ! » « Aaaaaah ! - s'est-elle alors exclamée - c'est exactement ce que j'avais écrit un jour sur un mur de Varsovie en ruines tout de suite après la guerre. »Le lendemain, sur l'Alexanderplatz, il y avait beaucoup plus de monde et beaucoup moins de clubs de danses que lors de sa première visite. « On ne peut plus à l'heure actuelle distinguer ce qui différenciait jadis l'est de l'ouest », constata la vieille dame. Même le ticket d'entrée pour la Tour de la télé est devenu trop cher pour une bourse polonaise. Afin de réchauffer en elle des souvenirs vieux de plusieurs décennies, nous l'avons emmené faire un tour du côté du marché turc, histoire de chiner un brin. Tous les mardis et tous les vendredis, Maybachufer (une rue à proximité du canal, ndt) dans le quartier populaire de Neukölln est le lieu « où l'on doit être vu ». Mais je devais absolument rentrer pour travailler sur un projet publicitaire. « Écoutez - s'est écriée Wiesa - mes amis m'ont appris qu'il existe sur Internet quelque chose qui permet d'envoyer un message à quelqu'un et de le faire lire à un tas de gens en même temps. Vous savez quoi ? Je vais les contacter et leur demander de transmettre le vôtre. »

Notre promenade avec ma grand-mère s'est terminée dans la grande cour de récréation berlinoise. Car, à n'en pas douter, Prenzlauer Berg est bien le quartier d'Europe le plus attentif au bonheur des petits enfants. Mes filles s'y amusent énormément et nous, pendant ce temps, pouvons bavarder le plus tranquillement du monde. Ma grand-mère a été vraiment impressionnée par l'endroit à cause de ses couleurs, de ses constructions en bois et de l'aspect si diversifié de ses rues et de ses places. « Je vous ai déjà parlé - dit-elle - de ce petit ami allemand que j'ai connu autrefois... Vous vous souvenez, le cycliste ! Faut dire que c'était vraiment une sale époque pour ce genre de relations. Imaginez donc ce que cela pourrait être aujourd'hui. Ohlala ! Je vois ça d'ici.... En présence de nos arrière-petits-enfants. On pourrait peut-être vérifier s'il ne figure pas sur ce machin... Comment vous appelez ça déjà ? Votre Facebook !!! » Qui sait ?!

Photos : © Anna Alboth/ Vidéo (cc) flipbln/ youtube