Berlin : au travers des nuages, les familles arc-en-ciel

Article publié le 7 août 2014
Article publié le 7 août 2014

Pour les familles monoparentales, Berlin est l’endroit idéal pour élever des enfants. Cependant, c’est curieusement en Allemagne qu’on trouve une des législations les moins avancées de l’Europe de l’ouest en ce qui concerne les droits LGBT. Cafébabel s’interroge sur la façon dont les familles monoparentales berlinoises s’accordent tant bien que mal avec un gouvernement conservateur.

Lors du festival annuel gay et lesbien, les rues regorgent de corps de toutes formes et de toutes tailles, qui se tordent, se tournent, virevoltent, et renversent malencontreusement de la bière, sous le soleil d’été. Des familles composées de deux mères, de deux pères ou d’un père et d’une mère se promènent en mangeant des hots dogs et en transportant leurs enfants sur leurs épaules, sur fond de techno. Presque tous les partis politiques y sont présents, faisant campagne pour que l’égalité des droits s’inscrive dans la loi. J'aperçois un jeune homme qui se roule comme Harry Houdini, essayant de s’échapper d’un mécanisme de torture médiéval. Il sourit, tout de même. Tout le monde sourit. Même Angela Merkel, ou du moins son portrait qui est placardé non loin.

Ainsi, il semblerait que l’Allemagne soit bon élève en ce qui concerne l’avancée des droits LGBT (droit des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres), mais cette scène est trompeuse. Pendant que Berlin poursuit sa marche vers l’égalité sexuelle, les hommes politiques allemands campent sur leur position et s’assurent que la législation concernant les droits LGBT reste bien en deçà de ce qui se fait ailleurs en Europe de l’ouest. Et tout cela, c’est grâce à lady Merkel.

Les familles monoparentales, pire que la crise de l'euro

Bien que 75% des Allemands soient favorables au mariage gay, le projet de loi ne fait pas partie de l’agenda politique du moment. A la tête de la CDU, Merkel barre la route à tout progrès en ce sens. C’est seulement à cours de recours constitutionnels que la législation prend le chemin de l’égalité. Récemment, la député Katharina Reiche a fait polémique quand elle a abordé le sujet : « Notre future est entre les mains de familles, pas dans celles d’unions de personnes de même sexe… Après la crise de l’euro, c’est bien le déclin démographique qui représente la plus grande menace à l’encontre de notre prospérité. » On refuse ainsi aux gays et lesbiennes l’accès aux droits d’adopter conjointement et de pouvoir bénéficier d’une procréation médicalement assistée via les banques de spermes et les mères porteuses. A Berlin, j’ai rencontré certaines familles monoparentales afin de voir comment une société si libre gère une législation si conservatrice. Je voulais aussi savoir comment c’était d’élever un enfant au sein d’une famille non traditionnelle dans une ville qui ne l’est pas également.

Ainsi, je me suis rendu dans le centre Regenbogenfamilienzentrum (centre des « familles arc-en-ciel ») pas loin de la station Südkreuz – il constitue le centre le plus important en Allemagne. Quand j’arrive, les enfants déambulent en riant et en agitant des jouets, sous le regard bienveillants de leurs mères. Des peintures colorées recouvrent les murs. Sur la table, on aperçoit les restes de ce qui fût autrefois un gâteau.  Je fais la connaissance de Constanze Koerner qui a mis en place le centre il y a dix ans. Selon elle, les villes comme Cologne et Berlin sont des îlots de libéralisme, alors que l’autre partie de l’Allemagne est encore à la botte du conservatisme en ce qui concerne la famille et le mariage.

"vous n'êtes pas une famille"

Cependant, le fait de ne pas reconnaître les familles monoparentales en tant que vraies familles a des conséquences, même sur la société libérale berlinoise. L’été dernier, une piscine municipale a refusé de vendre des tickets « famille » à des parents du même sexe, en prétextant « vous n’êtes pas une famille, vous êtes deux femmes ». Le centre fournit un réseau qui permet aux parents de rencontrer d’autres familles monoparentales afin qu’ils partagent leurs histoires et pour qu’ils ne se sentent pas différents des autres. Leurs enfants jouent ensemble et voient qu’ils ne sont pas les seuls à avoir deux pères ou deux mères. Ils se promènent à travers la ville, et montrent à la société qu’ils existent. En effet, la visibilité conduit à l’acceptation.

Berlin compte des modèles familiaux alternatifs mais la ligne politique à deux visages irrite Constanze : « Je parle à des hommes politiques et avec des gens en dehors de notre monde arc en ciel. Nous sirotons ensemble de Prosecco, mais s’ils avaient à décider d’une loi pour nous, ils diraient « Non, je n’en veux pas» ». Penser à la législation et à l’intransigeance de la CDU la rend furieuse « J’ai voulu un enfant, j’ai coupé le cordon ombilical et nous vivons ensemble. Je ne dors pas la nuit et fais tout exactement comme une mère qui lui aurait donné naissance, et vous voulez me faire dire que je ne suis pas assez bien ? » 

trois parents

Un soir, à une heure tardive, je rends visite à Sadie Lune, une travailleuse du sexe et artiste qui vit à Berlin. Elle a donné naissance à sa première fille il y a un an. Cette dernière a trois parents : Sadie, Kate – une femme – et Kay – un transexuel. Alors que je discute avec Sadie, sa fille vide le contenu de mon sac en riant. La législation allemande qui se structure autour du modèle de la famille nucléaire ne reconnaît pas les deux autres parents d’un point de vue législatif, ce qui créé un sentiment d’insécurité chez Sadie : « S’il y avait un problème médical, qui pourrait la voir et gérer la situation ? Deux personnes traitent ma fille en tant que ses parents, mais ils ne sont pas reliés à elle sur le plan législatif ou biologique…on ne sait jamais, après tout quand il existe une loi contre nous, elle peut nous retomber dessus à n’importe quel moment. » 

Mais les problèmes liés à la législation allemande sont rééquilibrés par le cadre de Berlin. Aujourd’hui, Sadie était sur le tournage « d’un film porno marrant ». Quand le directeur l’a casté, Sadie lui a précisé qu’elle avait besoin d’une garde d’enfants. Le directeur s’est alors arrangé pour qu’un des squatteurs, qui a lui aussi un enfant, s’occupe de la fille de Sadie. « J’ai trouvé cela très attentionné », explique-t-elle « ici tu peux trouver des gays, des punks, des gens avec un mode de vie alternatif mais qui ont aussi une vie de famille…il y a tellement de gens différents qui ont des enfants, il n’y a pas d’identité ou de mode de vie exclusif pour avoir une famille du moment que le style de vie s’intéresse à la santé et à la capacité d’aimer ».

Je fais serment d'allégeance envers le drapeau

Fièrement, Constanze me dit que la ministre de la famille, Manuela Schwesig élèvera le drapeau arc en ciel sur le bâtiment du ministère de la famille pour la toute première fois. Selon elle, c’est un jour historique pour toutes les familles monoparentales en Allemagne et qui représente le progrès et le changement. J’arrive au ministère et trouve là-bas une foule en délire. Les mères se tiennent la main, les enfants galopent joyeusement et secouent des drapeaux arc-en-ciel. Les gens du ministère se dispersent dans la rue, gonflent les rangs de la foule et bloquent le trafic. Tous regardent fièrement leur boss, la ministre de la famille Manuela Schwesig qui affirme à la foule que « deux mères » ou « deux pères » ça n’a pas d’importance, que ce qui compte c’est que l’enfant soit aimé.

Puis elle tire gaiement le drapeau qui vient alors flotter derrière le drapeau bleu de l’Union européenne et le drapeau noir rouge et or de la République fédérale allemande. Une semaine après, l’action de Schwesig a été condamnée par la CDU et le drapeau arc en ciel a été banni des bâtiments ministériels. Chacun de leur côté, la société allemande et le gouvernement allemand tirent de toutes leurs forces sur la corde de l’égalité. Et bien que le gouvernement puisse se réjouir de victoires sporadiques ici et là – comme ce fut le cas avec l’épisode du drapeau – il est avéré qu’avec le temps, c’est toujours la société qui tire le plus fort sur la corde.

CE REPORTAGE A ÉTÉ RÉALISÉ DANS LE CADRE DU PROJET « EUTOPIA – TIME TO VOTE » À BERLIN. NOS PARTENAIRES POUR CE PROJET SONT LA FONDATION HIPPOCRÈNE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS. VOUS TROUVEREZ BIENTÔT TOUS LES ARTICLES SUR BERLIN EN UNE DE NOTRE MAGAZINE.