Benjamin Schoos : le f(l)ou artistique

Article publié le 28 août 2014
Article publié le 28 août 2014

Benjamin Schoos fait partie de ces gens qui, dans l’ombre, n’ont jamais cessé de préparer l’avenir. Alors que son dernier album, Beau Futur, paraît en novembre prochain, le musicien multitâche nous a reçu dans son studio, à Liège. Rencontre et tentative d’explication d’un « trublion extraterrestre ».

Au mitan de l’été, Liège est une ville de rentrée scolaire. La brume autour de la taille, le ciel à hauteur d’homme, la quatrième ville de Belgique chahute l’anticyclone et se permet même de couper la poire des saisons en deux. Fin juillet, c’est donc autour du 11 novembre que la voûte phénoménale de la gare des Guillemins toise le voyageur. Dehors, quelques corps aux visages embrouillés marchent dans le smog tandis que le long des pavés gris, la Meuse tire sur les rares vapeurs d’été pour les recracher dans une fumée aussi râblée qu’une fricadelle.

L’état de Liège

La bibliothèque Chiroux de « La Cité Ardente » ne déroge pas à l’aigre. Coincé sous un pont de nationale, l’endroit rappelle aux mauvais souvenirs des classes transplantées. Entre les placards en métal coupant et les ordis à tours centrales, vaquent un ou deux fonctionnaires pressés venus imprimer leur feuille de route pour l’autoroute des vacances. Comme dans une vieille partie de Cluedo derrière la bibliothèque, c’est au deuxième étage de l’établissement que Benjamin Schoos tire une porte que l’on devine à peine, dévoilant son plus beau sourire de juillettiste. Le musicien reçoit comme un joyeux drille. Sans ses lunettes noires mais dans son habit de lumière, Benjamin s’enquiert du voyage avant de virevolter dans un couloir épais où se fixent au mur et droit dans les yeux, les anciennes gloires de la musique belge. Jeté derrière l’épaule, le regard coquin de l’artiste traduit une certaine fierté quand il pousse la porte isophonique du studio. Il y a de quoi. Tranchant à vif dans le surannée de la bibliothèque, une cabine flambant neuve crache un vrai futur ouaté. Dans le demi-jour, se dessinent deux enceintes et d’autre d’une table de mixage, un micro et au loin, derrière une vitre en forme de tiret, un piano à queue d’où nous parviennent les accords d’une musique qui en ce lieu paraît irréelle.

C’est ici que Benjamin Schoos a en partie composé les linéaments de son dernier album solo, Le Beau Futur, à paraître en novembre prochain. « Le plus élaboré », selon lui, dont la production discographique se compte désormais sur les doigts de plusieurs mains. Deuxième LP publié sous son vrai nom, Le Beau Futur marque une fois de plus une rupture avec les années « Miam Monster Miam », son ancien alias. Portée par des mélodies léchées tantôt au piano, tantôt au synthé, la voix grave de Schoos flâne sur 16 pistes avec celles d’Alain Chamfort, d'April March ou de Laëtitia Sadier et raconte, notamment au travers de l’excellent morceau « Visiter la Lune », une brève histoire de l’avenir.

Benjamin Schoos  - « Visiter la Lune »

Non, « je ne regrette rien »

Dans l’instant, c’est une autre voix que Benjamin essaie de polir. Celle de Mélanie Isaac, jeune chanteuse ardennaise dont il produit l’album. « Réalise, corrige-t-il dans un rictus. Parce que le terme de producteur a une référence financière qui me plaît moins. » Le long des prises, le réalisateur propose « de rétrécir la chtouya », d’harmoniser « la tessiture vocale » ou de faire « un truc plus rubato ». Sans jamais s’imposer. Calé dans une chaise de bureau derrière la console, Benjamin écoute, sourit, claps, félicite Christophe le pianiste et s’efface parfois, en regardant les murs. « Je respecte toujours le projet d’un artiste. Autrement dit, plutôt que de le dénaturer, je vais essayer d’amener son style vers quelque chose de plus typé », confie-t-il à la pause de midi, devant un boulet liégeois.

Après deux décennies passées dans la musique, il pense avoir trouvé sa patte, « une manière de sculpter le son, d’arranger qui m’est propre ». Vous ne le savez sûrement pas mais Benjamin Schoos a travaillé avec près de la moitié des artistes belges. Au sein du monde de la musique francophone, Schoos est un nom de pochette de disque, du genre que l’on trouve souvent quelque part dans les crédits d’une chanson. À 37 ans, cet auteur-compositeur-producteur-réalisateur a déjà composé pour Lio, Marie France, Jacques Duvall, un ersatz d’Elvis à l’Eurovision ou le dernier gagnant belge de The Voice. De grands écarts donc, mais pas d’erreurs. « Je ne regrette rien, confie-t-il affalé sur le canapé d’une succursale. Je pense que sur chaque morceau que j’ai fait, on ressent ma manière de faire. »

Le f(l)ou artistique

Une manière de faire inspirée du bricolage et héritée de l’enfance. Dans sa chambre d’adolescent, Benjamin compte sur « une batterie pourrie et un magnéto-cassette 2 pistes » pour produire des sons. Inspiré par Beck, « et toute la mouvance do ityourself des années nonantes », l’ado fonctionne par collage et devient vite « Miam monster Miam », le déconneur underground adoubé un temps par la radiodiffusion de service public. C’est l’époque où il s’invente des personnages de rappeur social ou de ventriloque en radio. Sous ce statut de « trublion extraterrestre », Benjamin puise ses références dans le cocon familial. Si ces premiers albums versent volontiers dans un délire sci-fi, c’est parce qu’il croque goulûment dans les films de série B que son père ramène de la société de VHS dont il vient d’acquérir des parts.

Quand on lui demande s’il fait de la musique de série B, Schoos acquiesce mais précise : « la série B, c’est d’abord faire avec ce que t’as ». D’abord par défaut, ensuite par choix, le jeune touche-à-tout travaille ses mélodies sur le tas, avec les moyens du bord. À force d’expérimentations, l’artiste affirme désormais qu’il produit « de la musique de genre ». Un style suffisamment inclassable pour monter un label, Freaksville Record, en 2006, dont le premier album réalisé avec Jacques Duvall « ne pouvait sortir sur aucun des labels de musiques francophones existants ». Depuis 8 ans, la structure vivote bien, s’affiche dans le monde entier et dégage un catalogue de groupes allant du punk-rock à la chanson de cabaret.

Mais depuis 3 ans, tout se passe comme si Benjamin Schoos bidouillait moins. Sorti en 2011, son premier véritable disque solo, China Man vs China Girl esquissait déjà un futur beaucoup moins marqué par la débrouille. Avec Beau Futur, c’est certain : l’horizon est clairement plus dégagé. De l’aveu de l’intéressé, c’est même carrément (et enfin) « un vrai disque ». Seul l’avenir nous dira si à Liège, une rondelle aura pu faire le printemps.

En excusivité, le making of du dernier album de Benjamin Schoos.

Tous propos recueillis par Matthieu Amaré, à Liège.

À écouter : Benjamin Schoos - Visiter La Lune (EP). L'album Beau Futur est à paraître en novembre prochain (Freaksvill Record/2014)

À voir : à Paris, le 20 septembre et à Bruxelles le 21 novembre