Belleville Park Pages : antan que faire se peut

Article publié le 23 juillet 2013
Article publié le 23 juillet 2013

James Bird et Will Cox sont à Paris depuis quelques mois. D’une rencontre hasardeuse naît Belleville Park Pages, revue littéraire format poche, bon marché et vintage, offrant aux jeunes auteurs contemporains un nouvel espace d’expression. Histoire d’un magazine qui a vu le jour entre un parc à Belleville et un studio sous les toits de Paris.

Ces jeunes rêveurs, qui ont marché dans les pas de Hemingway et Picasso jusqu’à Paris, et qui ont décidé de créer une revue littéraire entièrement à la main, semblent appartenir à une autre époque. Une époque marquée par l’odeur de l’encre et des livres jaunis, où les étagères des librairies du cœur de la capitale grinçaient et où les fenêtres donnant sur les toits gris de Paris incitent à la rêverie. Comme cette fenêtre, qui s’ouvre sur le toit du sixième étage d’un bel immeuble avenue de la République. C’est là que se trouve le cœur des opérations de Belleville Park Pages : un studio du 11ème arrondissement. Sous son air bonhomme, cette revue littéraire destinée aux auteurs contemporains est publiée bimensuellement depuis le mois de juin pour la modique somme de 2 euros. Ce, à l’initiative de James Bird, jeune anglais de 22 ans, et Will Cox, américain de 23 ans.

DU PIQUE-NIQUE À LA REVUE

« On a un ordinateur et une imprimante, c'est tout ce qu’il nous faut », raconte Will. En toute simplicité, Belleville Park Pages c’est une feuille A3 savamment pliée jusqu’à obtenir 20 pages, idéal pour un journal de poche facilement transportable. Ils racontent : « on veut donner un espace et une voix à tous les jeunes auteurs contemporains. On aime l’idée de pouvoir offrir quelque chose de concret, certes aux lecteurs, mais avant tout aux écrivains. Au fond, tout le monde peut se créer un blog, mais être publié dans un journal, ça reste encore un objectif inatteignable pour bien des auteurs ». Will conclut que « quelque chose d’écrit, que l’on peut ranger sur son étagère ou mettre sur sa table de chevet, ça, c’est immortel ».

L’idée d’une revue où les voix et plumes du monde entier pourraient s’exprimer, même si elle n’existe pour le moment qu’en anglais, est née lors d’un pique-nique à Belleville. « Avec James, on a commencé à en discuter, presque en rigolant, mais on s’est vite rendus compte qu’on aurait déjà beaucoup de lecteurs et surtout d’auteurs, car autour de nous certains attendaient juste que quelqu’un ait le courage de créer une revue pour pouvoir y écrire », nous raconte Will. Ça s’est passé comme ça. Belleville Park Pages a maintenant une page Facebook et, grâce au bouche-à-oreille, les deux éditeurs ont reçu des contributions du monde entier, du Japon à Paris, d’Amsterdam aux États-Unis, et ce en un peu moins d’un mois.

Revue et co-pliée

Depuis que la revue s’est fait sa place sur les étagères de Shakespeare and Co., la célèbre librairie à côté de Notre Dame, les exemplaires sont partis comme des petits pains, et le nombre d’abonnés en ligne a explosé. Les auteurs, pour la plupart âgés de 18 à 25 ans, contribuent à la revue chacun à leur façon, en vers ou en prose. Ils ont tous des points communs : « ils racontent des histoires du quotidien, mais avec émotion et où se mêlent métaphores et images. Si l’on prend par exemple une scène de famille, situation à laquelle nous sommes tous habitués, elle sera décrite de différents angles et points de vue. »

Les jeunes éditeurs s’accordent pour dire que « le moment le plus ennuyeux c’est de plier les feuilles. On demande parfois à quelques amis de nous donner un coup de main ». Ils ont d’ailleurs un répertoire sur mesure pour ces « amis plieurs ». Une fois la revue pliée, on y appose un cachet et un numéro d’impression avant de la mettre dans une pochette plastique. La livraison est plutôt old school : un carton et un vélo suffisent à fournir les librairies. Quant aux abonnés, la revue vient à eux dans une enveloppe dont l’adresse est écrite à la main.

LES NOUVEAUX POÈTES OUBLIÉS

« Des nouveaux projets sont déjà en route », disent-ils en racontant l’embryon de leur dernière idée, Belleville Park Players, site internet qui rassemblent des vidéos d’auteurs qui lisent leurs poésies. Will et James sont également des invités réguliers des Spoken Word, chaque lundi au Chat Noir, un café du 11ème arrondissement (rue Jean-Pierre Timbaud). Il suffit d’une scène devant un public pour faire ressortir le poète qui se cache en James, avec ses yeux bleus et son air timide. Dans le sous-sol du café, un petit groupe d’anglophones littéraires se réunit, comme un club littéraire des poètes oubliés, pour déclamer leurs vers.

La revue, presque née d’une blague, est devenue l’une des principales occupations de James et Will, qui a démissionné de chez Abbey Bookshop pour pouvoir se consacrer à temps plein à son œuvre. James raconte qu’ils s’imposent parfois de mettre de côté le travail pour profiter du soleil sur les rives du Canal Saint-Martin. « En tant qu’éditeurs et concepteurs, on a investi un capital, et maintenant, grâce aux bénéfices de la revue, on pourra financer notre prochain projet. » Pour eux, le crowdfunding (financement participatif) n’est pas au programme. « On veut avoir toutes les cartes en main pour décider nous-mêmes de nos choix, sans se soumettre aux compromis auquel ce système nous contraindrait. »

À la fois ambitieux et contradictoires, ils ont décidé d’un commun accord d’être les seuls administrateurs de leur projet, sans chercher des fonds ou des partenariats, sans programme fixe ou ligne de travail à suivre, mais en attendant de voir de quoi demain sera fait. Dans l’intervalle, il leur reste le croissant de leur boulangerie préférée et une multitude d’auteurs qui attendent d’être publiés. L’été arrive, et avec lui une vague d’insouciance, surtout pour ceux qui viennent de débarquer à Paris. Comme l’écrit l’un des auteurs qu’ils publient, « Summer in town breaks it down ». De leur studio au sixième étage, ça ressemble vraiment à ça.