Belgique vs. Italie : un match à l'odeur nostalgique

Article publié le 17 juin 2016
Article publié le 17 juin 2016

A la suite des terribles incidents de Marseille, voilà un exemple positif et enrichissant de ce que peuvent être le respect et la tolérance lors d’un match de foot. Cafébabel vous fait revivre l’histoire de l’immigration italienne en Belgique au travers des yeux de supporters Italiens. 

Il en existe de ces occasions où le sort aime créer des combinaisons amusantes. Cela a été le cas pour le match de lundi dernier qui a vu s’opposer la Belgique et l’Italie, et qui a également été l’occasion de réfléchir au rôle de la communauté italienne dans ce pays.

Des pronostiques favorables

Pour qui est Belge, ce match avait une signification toute particulière. Et cela est apparu dès les semaines ayant précédées la compétition, lorsque les affiches et dépliants sarcastiques ont envahi les discours et les pronostiques. Mais en Italie, on nous apprend à ne pas mettre la charrue avant les bœufs, car parfois l’excès de sécurité peut faire oiseau de mauvaise augur. 

J’ai décidé de vivre le match des deux points de vue, en commençant par le Café Belga, centre névralgique de la place Flagey, et rempli de Belges, mais aussi de nombreux expats. Je m’y suis rendue avec un amie italienne qui habite à Bruxelles depuis presque 3 ans.

L’engouement belge se révèle incroyablement respectueux, malgré les quelques moqueries habituelles le premier but des Belges n'a pas trahi l’humilité qui les caractérise - tout en chahutant et tout au plus nous donnant quelques sifflets. Cela me fait réfléchir, et je réalise que ce match représente bien plus qu’un simple match de l’Euro. Et je me demande qui est-ce que les enfants d’immigrés Italien en Belgique vont soutenir durant cette compétition.

Où est-ce que je me sens à la maison ?

C’est Marina, une italienne installée en Belgique ou italo-belge, qui m’éclaircit sur la question. Marina est d’origine italienne et française, mais elle est née et a grandi à Bruxelles. Son grand-père, sicilien de naissance, a d’abord émigré en Allemagne, puis en Belgique pour travailler dans les mines de charbon, a été suivi de sa femme et de ses enfants peu de temps après. Mais sa mère est aussi la fille d’un exilé, Paduan émigré en France et qui n’est jamais rentré.

Comme l’écrivait Amin Malouf dans Les identités meurtrières, l’identité n’est pas donnée une bonne fois pour toute. Elle évolue et se transforme avec l’expérience. Marina, qui travaille pour une institution européenne et incarne l’idée même de l’Europe, en sait sûrement quelque chose. « Les gens ne comprennent pas toujours, parfois ils disent ‘Oh oui, vous êtes 50% Italienne, et 50% Belge.’ Et je me demandais : où est-ce que je me sens à la maison ? Le fait est que je me sens à la maison dans des endroits différents et dans différents pays. »

A ma question sur le match, elle avoue soutenir l’équipe italienne, comme c’est souvent le cas parmi la troisième génération d’émigrés. Bien que « maintenant que la Belgique a une équipe compétitive, nous nous rappelons qu’elle existe » avoue-t-elle en souriant. « Je dirais que ce soir, nous allons gagner de toute façon. Peu importe l’équipe qui gagne, je serai heureuse. »

Une question de migrations

Marina fait partie d’une association d’Italiens vivant en Belgique, Casi_Uo, qui rassemblait initialement des émigrés, puis s’est développée grâce à leur enfants et petits enfants. « L’immigration qui existe aujourd’hui en Europe, et originaire de pays du Moyen-Orient est un sujet qui nous intéresse énormément, car cela nous rappelle l’histoire de nos grands-parents qui sont arrivés pour trouver du travail. En outre, ils sont partis à la recherche de meilleures chances dans la vie… ».

Elle poursuit : « Les italiens ont été très mal traités, on leur a même refusé la possibilité de louer leurs maisons ou d’entrer dans certains lieux publics. Je souhaite que l’intégration ait lieu le plus tôt possible, car lorsque vous apprenez que vos grands-parents ont reçu le même traitement que les personnes qui arrivent en Europe actuellement, vous vous mettez dans leurs chaussures. »

La Belgique a-t-elle sa propre part d’identité Italienne ? « La migration italienne a favorisé le développement de la Belgique. Bruxelles, comme nous le savons, est une ville tout ce qu’il y a de plus cosmopolite tant il y a de culture qui se côtoient dans ce pays. C’est ça l’identité belge ; un mélange de différentes cultures dans lesquelles l’Italie a certainement un rôle important. » Et c’est ce mélange de culture que j’observe au Belga. Je reconnais de traits nordiques, africains, asiatiques. Et surtout, beaucoup d’Italiens. Vivre à Bruxelles leur a permis de mettre leurs origines sur la table, et de s’ouvrir à celle des autres.

Quant au rôle des Italiens en Belgique, j’ai le droit à un autre récit de la part de Thibault, journaliste belge à La Libre Belgique et originaire de La Louvière, un centre minier important où de nombreux Italiens ont emménagé dans les années cinquante et soixante pour y travailler. Il me raconte que le pourcentage important d’Italiens y résidant encore est lié aux jeunes, de la troisième génération, restés sur place mais ne parlant souvent plus la langue. Alors que durant des compétitions comme celle de l’Euro, ils ont tendance à encourager l’Italie, embrassant cette idée romantique du pays qui ne correspond pas toujours à la réalité. « Je me souviens lors de la finale de la Coupe du Monde en 2006, lorsque l’Italie a gagné. On aurait dit que c’était la fête nationale : les places et cafés débordants de personnes qui célébraient la victoire. »

Seulement la pluie, vous n’avez que la pluie

Nous continuons notre expérience anthropologique et nous dirigeons vers la Place du Luxembourg où se trouve un petit café italien très fréquenté des fonctionnaires de la bulle européenne, amateurs d’espresso et de spritz. La place semble peuplée de Belges venus avec leurs chapeaux et drapeaux des Diables. Mais ce n’est que d’apparence : l’exaltation explose au second but italien. Il est clair que non, il n’y a pas une majorité de Belges : les Italiens sont partout !

Passe alors un groupe d’Allemands qui s’arrêtent brièvement pour regarder les dernières minutes du jeu, et marmonnant contre les Italiens. Puis un groupe de Japonais qui prennent un selfie avec l’écran de jeu en arrière-plan.

Au coup de sifflet final, la folie italienne se disperse le long des rues, entonnant un « Popopopopo ! » de Seven Nation Army, si souvent entendu lors de la Coupe du Monde en 2006, et accompagné de « Solo la pioggia, avete solo la pioggia! (Seulement la pluie, vous n’avez que la pluie, ndlr) ».

Quel que soit le résultat, le fairplay parmi les fans est la vraie nouvelle à rapporter (nécessaire, après le mauvais exemple des hooligans à Marseille). Deux communautés, de nombreuses valeurs en commun : il y a beaucoup à en apprendre. Mais ce n’est que le début, peut-être nous recroiserons nous en finale.