Belgique : « un gouvernement sans le PS, c’est déjà une réforme de l’État »

Article publié le 30 octobre 2014
Article publié le 30 octobre 2014

Un gouvernement belge sans majorité francophone, des ministres inconnus au bataillon, et des dossiers communautaires prêts à exploser à tout moment,… Voici la nouvelle coalition « suédoise » en Belgique, selon un politologue.

Le nouveau gouvernement belge est pour le moins atypique, mais, au moins, il aura été formé en moins de cinq mois ! Nicolas Bouteca, politologue belge à l’université de Gand, nous livre son analyse.

Problèmes de représentation

Depuis sa création, la Belgique comptait des partis fédéraux, mais la division linguistique des partis vers la fin des années 1960 et la création des groupes linguistiques au Parlement en 1970 ont changé la donne.

Sur une période de 44 ans, le gouvernement belge n’a pas été représenté par la majorité de l’une de ces communautés pendant 16 ans. Les francophones et flamands étaient minoritaires au gouvernement pendant respectivement 10 et 6 ans.

Seulement, cette fois-ci « c’est du jamais vu » selon Nicolas Bouteca : il manque 12 sièges aux francophones pour que la moitié d’entre eux soient représentés. Auparavant, il s’agissait tout au plus d’une poignée de sièges.

À Bruxelles, le système diffère par rapport à celui de l’État fédéral : il faut une majorité des deux côtés de la frontière linguistique avant de pouvoir former un gouvernement. « Ce sont des partis comme le CD&V [chrétien flamand] ou la N-VA [nationaliste flamand] qui attachent de l’importance au fait qu’une majorité doit être présente dans les deux groupes linguistiques ». En effet, les groupes politiques flamands n’ont pas tellement d’électeurs étant donné que la grande majorité des habitants de Bruxelles sont francophones.

En revanche, quand on arrive au niveau fédéral, la majorité dans les deux camps n’est plus nécessaire à leurs yeux. « Je pense que ce n’est pas totalement honnête de leur part. Ils ne trouveraient pas ça honnête en tout cas, si le contraire se passait à Bruxelles », explique Nicolas Bouteca. Un gouvernement minoritaire du côté francophone risque de mener à un système qui donne l’impression que toute réforme socio-économique est prise par « l’État belgo-flamand ».

Des ministres francophones inconnus

Le premier ministre francophone est plus apprécié en Flandre qu’en Wallonie, selon des sondages. La plupart des Flamands trouvent également que ce n’est pas grave d’avoir une minorité francophone. Pour rappel, les Flamands étaient également en minorité lors du dernier gouvernement belge en raison de l’absence de la N-VA.

Autant le premier ministre, Charles Michel, et le ministre des affaires étrangères, Didier Reynders, sont connus chez les néerlandophones, autant les autres ministres francophones ne le sont pas, selon Nicolas Bouteca : « Ils sont non seulement inconnus pour les gens dans la rue, mais également pour moi et pour les personnes qui suivent intensivement l’actualité politique. »

Ce gouvernement a une particularité singulière : le Parti socialiste n’en fait pas partie. Le parti d’Elio Di Rupo, premier en Wallonie et à Bruxelles, se voit exclu du fédéral après 25 ans au pouvoir.

Lors du mandat précédent, c’était la N-VA qui était absente alors qu’elle était le plus grand parti de Flandre, chacun son tour. Peut-être que, pour les membres de la N-VA, l’absence du PS suffit à faire oublier les ambitions communautaires : « un gouvernement sans le PS, c’est déjà une réforme de l’État », estiment certains membres de la N-VA, selon Nicolas Bouteca.

C’est d’ailleurs la première fois qu’une famille politique représente à elle seule le reste des francophones : le parti libéral (MR) a récolté près de 27 % des voix en Wallonie. C’est la raison pour laquelle le MR a obtenu sept postes dont celui de premier ministre. « Ils n’ont pas toujours obtenu les postes les plus importants », nuance toutefois le politologue belge.  

Dossiers communautaires : des bombes à retardements

Nicolas Bouteca estime que la N-VA veut montrer que ce gouvernement fonctionne. Selon lui, elle pourrait de la sorte se présenter aux élections de 2019 en disant : « Nous avons tout changé et pour faire en sorte que cela continue, nous devons mettre en place le confédéralisme et donc une autre réforme de l’État. »

Dans l’accord gouvernemental, une seule phrase fait référence à l’aspect institutionnel : « Sur le plan institutionnel, durant l’ensemble de la législature, il s’agit donc d’appliquer la 6e réforme de l’État. »

Du coup, la N-VA devrait en théorie faire abstraction pendant 5 ans de son programme pour un confédéralisme, l’étape avant l’indépendance de la Flandre selon les nationalistes. Pourtant, des dossiers à relents communautaires pourraient venir bousculer les plans au cours de ce mandat. Nicolas Bouteca cite quelques dossiers qui pourraient exploser d’ici 2019.

Les élections communales sont prévues en 2018, ce qui risque de soulever quelques problèmes. En Belgique, certains maires francophones, comme Damien Thiéry (MR) ne sont pas nommés, car ils ne respectent pas la « circulaire Peeters » : ils ont envoyé les convocations de vote en français aux francophones d’une commune flamande alors que la loi veut que ces documents leur soient envoyés en néerlandais.

D’autres dossiers peuvent également jouer les trouble-fêtes. La mise en place d’accords de coopération entre les entités fédérées et le fédéral sera l’occasion de voir si le fédéralisme belge résistera à une Wallonie et une région bruxelloise à gauche, alors que c’est la droite aux manettes en Flandre et au fédéral.

Article rédigé d’un entretien mené le 21 octobre 2014 à l’université de Gand.

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