Belgique : la fin ? (1) - Entretien avec Mikel Irujo Amezaga, député européen

Article publié le 23 septembre 2007
Article publié le 23 septembre 2007
Belgique, La Fin ?Cassera ? Cassera pas ? Alors que l’avenir de la Belgique est suspendu au résultat de négociations interminables entre partis Flamands et Francophones, les possibles conséquences européennes d’une éventuelle séparation font trembler certains gouvernements. Faut-il s’en inquiéter ? « Pas du tout », nous répond un Européen qui s’intéresse de près à ce qui se passe ici...

Mikel Irujo AmezagaMikel Irujo Amezaga, 35 ans, député européen, arrivé au Parlement en juin 2007, en remplacement du régionaliste catalan Bernat Joan i Marí, n’en est pas à ses premiers pas dans la capitale européenne. Ancien assistant parlementaire de l’eurodéputé basque Gorka Knörr Borras (1999-2002) il représente à Bruxelles le parti basque Eusko Alkartasuna, parti de centre-gauche, tendance pacifiste et sociale-démocrate, fédéraliste européen, mais aussi indépendantiste. Également président des jeunes de l’Alliance Libre Européenne, qui regroupe les régionalistes d’Europe, il considère qu’une possible séparation de la Belgique, ça n’a rien d’effrayant, bien au contraire. Pour lui, « si c’est ce que les gens veulent, c’est ce que les gens veulent », et il faudrait donc parler de défi, plus que de problème. Car au XXIe siècle, l’Europe est là, et devrait pouvoir garantir que ces processus d’autodétermination se déroulent pacifiquement.

cafebabel.com Bruxelles : Quelles seraient, selon vous, les conséquences d’une séparation de la Belgique ?

Mikel Irujo Amezaga : « Si le jour vient où les Flamands et les Wallons arrivent à une solution à la Tchécoslovaque et disent, bon, ça fait 150 ans qu’on vit ensemble, mais on veut un divorce à l’amiable, quel serait le problème ? La seule chose qui se passerait, c’est qu’on passerait de 27 à 28. »

cafebabel.com Bruxelles : Mais est-ce que ça ne compliquerait pas les choses ? Si toutes les régions commencent à demander leur indépendance ?

Mikel Irujo Amezaga : « Et à 27, ça te paraît fonctionnel ? C’est déjà une barbarie bureaucratique. 27 Etats-membres au Conseil, c’est presqu’un parlement ! Et pour la comitologie, des réunions à 27 ?! C’est un gros problème. Mais pourtant personne n’a jamais parlé du ‘problème de l’élargissement’. Lorsque j’étais assistant, on a pas mal travaillé avec (Eneko) Landaburu (ndr : Directeur Général de la DG Elargissement à la Commission européenne en 2000-2003). Il disait toujours que l’élargissement c’était un grand ‘défi’. Je ne l’ai jamais entendu parler de ‘problème’. Ni même ses successeurs. L’élargissement, c’était quelque chose de positif. On ne commence à parler de problème que lorsqu’il s’agit d’Etats déjà membres de l’Union européenne. Or du point de vue légal, quel serait le problème ? Que faut-il pour être membre de l’UE ? 3 choses : Droits de l’Homme, économie de marché, et l’acquis. Le Pays Basque, l’Ecosse, la Flandre, la Wallonie ont déjà tout ça. Il n’auraient pas besoin de période d’adaptation quelconque. De plus leurs fonctionnaires, leurs gouvernements sont déjà adaptés à la dynamique à Bruxelles. Donc je pense qu’on dramatise, il ne se passerait rien. »

cafebabel.com Bruxelles : Mais n’est-ce pas parce que ça risque de déstabiliser l’Europe ?

Mikel Irujo Amezaga : « Si c’est ce que les gens veulent… Et l’Europe, elle est déjà passée par bien pire. Souviens-toi, quand tu étais au collège, sur la carte de l'Europe, les pays Baltes n'apparaissaient pas, ni la Slovénie ou la République Tchèque. On te disait, "c'est ça l'Europe". Aujourd'hui, elle a changé. Si tu prends un globe terrestre de l’époque de ton grand-père, ou même de ton père : l’Europe ne ressemble en rien à celle d’aujourd’hui. Et c’est arrivé des millions de fois dans l’histoire européenne. La Belgique ? Qu’est-ce que la Belgique ? C’est un Etat-tampon créé par l’Angleterre. Et l’Alsace ? Est-ce français, allemand ? Et la Prusse, elle, a cessé d’exister. En ce moment, on travaille beaucoup avec la minorité hongroise de Slovaquie : il y a eu des déportations massives il y a 60 ans qui ont radicalement changé la carte de l’Europe. Bien sûr, ce ne sont pas des exemples à suivre, mais ça montre que rien dans le monde - et donc a fortiori, en Europe - n’est immobile. On est, en tant qu’êtres humains, conservateurs. On a tendance à voir tout changement comme un danger. Mais le monde continue de tourner. Il ne faut pas dramatiser. »

cafebabel.com Bruxelles : Et la viabilité économique de la Flandre, de la Wallonie, ça ne risque pas d’être un problème ? Si les transferts s’arrêtent entre les deux régions…

Mikel Irujo Amezaga : « Trouve-moi un seul économiste qui ait jamais écrit un rapport sur la viabilité économique de la Lituanie. De la Lettonie. De la Slovénie. Et puis pour la question des transferts d’une région à l’autre, je ne dis pas que ce sera facile, mais c’est le genre de choses qui se négocient. C’était le cas par exemple, lorsque Felipe Gonzalez a obtenu le Fonds de Cohésion. Il y avait un déséquilibre, on a trouvé une solution. C’est pour ça qu’il y a des hommes politiques : leur boulot est de trouver des solutions. »

cafebabel.com Bruxelles : Soit, mais alors, qu'en est-il du message qu’on envoie au reste de l’Europe, et qui dit clairement, en somme, ‘nous ne voulons plus vivre ensemble ?’ A l’heure où on est en train d’essayer de bâtir une union plus large, pourquoi rajouter des divisions ?

Mikel Irujo Amezaga : « Mais on n’a rien contre l’Espagne ou les Espagnols ! Simplement, on aimerait se gouverner nous-mêmes. Je prends un exemple : nous avons l’autonomie fiscale pleine. Nous définissons nos impôts nous mêmes, nous les payons au Pays Basque, et ça reste au Pays Basque. Mais lorsqu’il y a une réunion de l’Ecofin sur la fiscalité, nous ne pouvons pas participer à la réunion du Conseil, même si nous avons pleine compétence en la matière. Pleine compétence. Autre exemple, le Catalan. C’est la 7e langue la plus parlée en Europe. 7 millions de locuteurs. Plus que le Danois ou le Slovène. Et pourtant, un Catalan, au Parlement européen, n’a pas le droit de parler de sa langue ici. La seule raison, c’est que la Catalogne n’est pas un Etat. C’est absurde. Le jour où la Catalogne deviendra un Etat, le lendemain, il y aura une cabine de traduction en Catalan au Parlement européen. L’Union Européenne reste malheureusement un club d’Etats, et donc si pour exister en Europe, il faut être un Etat, nous allons continuer à utiliser tous les moyens démocratiques pour y arriver. N'oublions pas d'ailleurs que sur les 10 Etats qui ont rejoint l'Union européenne en 2004, 6 ont exercé leur droit à l'autodétermination après 1990. Seulement, eux sont devenus des Etats avant d'entrer, alors, là... »

cafebabel.com Bruxelles : Et à supposer que d'autres Etats émergent d'éventuelles divisions d'Etats-membres existants, l’Union européenne serait la garantie que ces séparations s’effectuent pacifiquement ?'

Mikel Irujo Amezaga : « Oui. Et pour finir, donne-moi un exemple, un seul exemple, d’un peuple qui ait renoncé volontairement à son Etat dans l’histoire ? Un seul ? C’est peut-être parce qu’être un Etat, ce n’est pas si mal que ça… »

- Propos recueillis par Lorenzo Morselli