Belfast : une silhouette, deux visages ?

Article publié le 21 mai 2003
Publié par la communauté
Article publié le 21 mai 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Belfast, en pleine rénovation, tente d’effacer les divisions du passé sous le masque de la culture. A quel coût… ?

Son nom évoque une multitude d'images, allant des bars tendance aux pierres d'apparat ; il suscite diverses réactions, allant de la curiosité à l'ennui : on a tous (ou presque) une opinion de Belfast, qu'on l'ait ou non visitée. Jusqu'à présent, son image de marque n'était pas des meilleures (c'est le moins qu'on puisse dire). L'un des guides touristiques les plus vendus l'a même qualifiée de « cauchemar des entreprises de relations publiques depuis les années 60 ». Pourtant, le guide poursuit sa description : « A l'occasion du nouveau millénaire, la ville se débarrasse effrontément de sa sinistre réputation, en se réinventant et se reconstruisant à la manière de ces autres cités dont le nom commence par un B : Berlin et Beyrouth ».

Les signes de cette « réinvention », même si elle est loin d'être généralisée, sont effectivement là. Belfast est une ville divisée, et pas seulement au sens propre. Elle est divisée entre l'image que les puissants tentent de promouvoir de par le monde, et celle, moins reluisante, à laquelle on se heurte lorsqu'on est en prise avec la « réalité toute crue ».

Frontière dessinée par la Peace Line

Située sur la côte Nord-Est de l'Irlande, Belfast est entourée sur trois versants par de vertes collines, qui fournissent un excellent panorama de la ville. D'en haut, on peut suivre des yeux le lit du Lagan (1), qui se fraye un chemin tortueux vers la mer. On peut presque saisir l'un des nombreux clochers, profitant d'un instant de soleil qui les fait scintiller. On peut s'émerveiller du fait que même les plus hauts font figure de nains, face aux deux géants jaunes que sont les grues du chantier naval de Harland and Wolf. D'ici, la cité paraît aussi bien portante qu'une autre.

Mais à y regarder de plus près, on aperçoit la frontière dessinée par la Peace Line (2) - un mur de 7 pieds de haut (3), qui sépare le Belfast-Ouest « nationaliste » du Belfast-Ouest « loyaliste ». On discerne les nombreux miradors et les postes de guet nichés dans les toits. On peut s'émerveiller du talent artistique, même si ce n’est que de la pure bigoterie, qui ressort des peintures murales colorées ornant les bâtiments, racontant les événements et les personnes qui ont marqué l’histoire de l'un ou l'autre des deux camps. Arrivé à ce point, on reprend conscience qu'il s'agit d'une cité à nulle autre pareille en Europe, dominée par un lourd passé qui écrase son futur, déjà fragile et incertain.

Surface de ville de la culture

Toujours du haut de cette colline, on arrive à comprendre le raisonnement qui a sous-tendu l'an passé la décision du Conseil Municipal de Belfast de briguer le titre de « Ville 2008 de la Culture ». Depuis la signature des accords de Belfast en 1998, de nombreux efforts ont été faits pour rénover le centre ville et améliorer l'image de Belfast de par le monde. L'estuaire du Lagan a été totalement transformé et héberge désormais l'impressionnant Waterfront (salle de concert), un hôtel Hilton, des salles de sport et des équipements de loisir ultra-modernes, ainsi que des immeubles imposants. De même, un effort évident a été fait pour redessiner la zone qui s'étend autour de la Cathédrale St Anne - qui n'était jusqu'ici qu'un quartier sans cachet, constitué d'entrepôts - afin d'en faire un quartier culturel, à l'image du succès rencontré par le Temple Bar du « quartier latin » à Dublin. Le Festival du « quartier de la Cathédrale » a été lancé voici 5 ans et a su, avec un succès croissant, attirer des visiteurs pour ses représentations musicales et théâtrales. Ajoutez à ça la prolifération des bars tendance, restaurants et boîtes de nuit, qui ont poussé comme des champignons, et vous comprendrez pourquoi Belfast était bien partie pour être nominée. Avant même les présélections pour le titre de Ville de la Culture, la bataille pour améliorer l'image de marque de Belfast semblait remportée. Mais alors que le reste du monde était sans doute dupe de ce tour de passe-passe, il n'a pas su convaincre les premiers concernés : les citoyens de Belfast.

Un examen plus approfondi -au ras des pâquerettes- de l'opération « Belfast Ville de la Culture », fait apparaître des disparités cinglantes. Du jour même où l'offre a été lancée, le Conseil Artistique d'Irlande du Nord a taillé dans le budget des théâtres, des troupes locales… à hauteur de 20 pour cent. D'un bout de l'affaire à l'autre, il y eut - et il continue d'y avoir - un manque certain de promotion et d'investissement dans les arts. Le slogan utilisé pour promouvoir l'opération, « Belfast uni », était une tentative discutable de passer outre le fait qu'il y a deux traditions distinctes à Belfast, chacune ayant son identité culturelle propre. La clef d'une image de la ville tournée vers l’avenir n'est pas d'ignorer des richesses dont elle dispose déjà, mais plutôt d'arriver à faire la part des choses entre ces identités culturelles et la violence derrière laquelle chacun des deux camps se retranche, comme pour se protéger.

Docteur Jekyll et Mister Hyde

A cet égard, des efforts de la part des communautés elles-mêmes ont été entrepris. Feile an Phobail, un festival qui a lieu dans le Belfast-Ouest nationaliste, a grandi tant et si bien qu'il attire de nombreuses pièces internationales et des milliers de touristes, depuis son lancement il y a plus de dix ans. Personne n'ignore ses liens avec les terroristes républicains, car c'est une communauté qui a considérablement souffert en tant que telle, cependant ils sont assumés et replacés dans un contexte historique, ce qui sous-tend le fait que la communauté essaie de changer.

Le problème de l'image que les décideurs politiques de Belfast tentent de promouvoir n'est pas qu'elle est trop visionnaire. C'est qu'il s'agit d'une vision du futur établie sur une base très fragile, composée de beaux bâtiments tout neufs et de cours pavées. Or c'est à des années-lumière du quotidien des gens, sans aucune stratégie sur la façon dont les deux réalités doivent être reliées. On ne fabrique pas une sensibilité culturelle en renommant les rues, ni en l'imposant par le haut. La culture, ce sont les gens. Elle doit être encouragée, facilitée, à travers des espaces d'expression libre. Tout ceux qui sont déjà passés par Belfast vous diront probablement que son meilleur atout est la chaleur avec laquelle on y est accueilli. Cela peut paraître évident de dire que la population doit être incluse dans tout projet visionnaire pour la ville, mais essayez de le faire comprendre au Conseil Municipal ! Tant que le lien ne sera établi entre l'histoire turbulente (sans oublier le présent) de Belfast, et le rôle qu'elle est amenée à jouer dans l'avenir, la ville restera une cité pleine de contradictions, à la manière de Dt Jekyll et Mr Hyde.

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(1) le Lagan est le fleuve qui traverse Belfast

(2) littéralement : la "ligne de paix".

(3) environ 2,20 m (1 pied = 0,312 m).