Bégaudeau : « Je ne suis pas un intellectuel »

Article publié le 23 octobre 2013
Article publié le 23 octobre 2013

Interviewer un écrivain français remarqué –notamment pour avoir joué dans un film palme d’or – par mail, conduit souvent à lire entre les lignes. Ici, vous n’apprendrez pas grand-chose sur l’auteur d’Entre les murs qui sort le 30 octobre une BD consacrée au mâle contemporain, juste quelques réflexions sur le mal (journalistique) de l’époque. Entretien avec François, donc. En attendant Bégaudeau.

cafébabel : vous présentez en ce moment-même une pièce à Paris nommée Un deux, Un deux – qui raconte l’histoire d’amour de deux acteurs. Pensez-vous qu’elle reflète la façon dont vivent les jeunes couples aujourd’hui ?

François Bégaudeau (FB) : Je ne me suis pas du tout situé de cette façon. L’âge des personnages n’est pas spécifié dans le texte, et ils s’amusent beaucoup à brouiller les cartes de ce point de vue là.  A l’inverse, la pièce aborde ce qu’on pourrait appeler des « invariants » de l’amour : le premier contact, le premier baiser, le je t’aime, le sexe, la rupture, l’après-rupture. Au fond ça vient autant de Marivaux que de Judd Apatow. La part contemporaine de la pièce tient essentiellement à la langue. C’est écrit dans les années 2000 et forcément ça en porte la trace.

« Eh bien non, désolé »

cafébabel : L’une des idées de la pièce était de jouer avec les clichés. Quel regard comique portez-vous sur le couple ?

FB : Le rire s’invite naturellement dans cette pièce parce qu’un couple complice, c’est d’abord un couple qui se marre. Il n’y a donc pas de regard comique sur le couple, mais l’idée que le couple est une très bonne usine à comique. La vie de l’auteur s’invite toujours dans ce qu’il écrit, qu’il le veuille ou non. Mais je suis parti d’observations chez d’autres autant que chez moi. Et d’abord du constat qu’un couple, ça parle et ça pense beaucoup. Toute la pièce repose sur ce postulat : l’amour n’est pas le lieu du silence, mais de la parole. Ce qui est très profitable au théâtre.

cafébabel : Votre BD s’intitule, Mâle Occidental contemporain, dont l’idée originelle est la drague, aujourd’hui. En quoi la drague a-t-elle changé ?

FB : Ce titre ne me va pas. Il donne à la BD une ambition de captation du contemporain qu’elle n’a pas. Je ne sais pas où en est la drague aujourd’hui. Tout juste suis-je sûr d’une chose : un certain nombre de filles sont de moins en moins à l’aise avec l’idée de se tenir comme une potiche en attendant d’être abordées. Toutes les situations de la BD reposent là-dessus : Thomas (le héros de la BD, ndlr) est dans un schéma assez classique de : je repère/j’aborde/je cause. Mais il va se heurter à des filles qui vont systématiquement déglinguer le dispositif. D’où la comédie. En fait cette BD est pensée avec le même systématisme que la mécanique de Bip Bip et Coyote.

cafébabel : On a pourtant prêté beaucoup de considérations sociétales à cette BD avant sa sortie. 

FB : « On parle », comme vous dites. Mais qui est ce « On » ?  En vérité ces pensées sont sans intérêt, parce que creuses et générales. Je refuse cette façon de penser. Que des mecs soient paniqués par l’événement d’une certaine puissance féminine, je le constate en effet. Mais je ne crois pas que ce soit unanime. En tout cas je ne me sens pas concerné. Et puis reprenons les choses par le début : si Thomas avait si peur des femmes, est-ce qu’il passerait son temps à les aborder ?

cafébabel : Thomas est fragile. Son manque d’assurance crée le comique de la BD. Pensez-vous l’homme en tant que mâle plus fragile ? Moins viril ?

FB : Vous commencez par dire quelque chose de très juste sur ma démarche, et puis vous enchainez en posant une question contradictoire. En résumé : je sais bien François, que vous ne travaillez pas sur des généralités sociologiques, mais pouvez-vous s’il vous plaît nous balancer quelques généralités sociologiques ? Eh bien non, désolé. Je ne vous parlerai pas de « l’homme », du « mâle ».

Ping-Punk Intellectuel

cafébabel : 2013, c’est aussi l’année de sortie de votre roman autobiographique Deux singes ou ma vie politique, qui raconte l'histoire d'une conversion. Vous étiez punk dans votre jeunesse, comment vous situez-vous désormais dans le champ politique français ?

FB : Pourquoi en passer par un livre pour en arriver à cette question très générale ? Dans ce livre j’essaie de produire une auto-analyse qui explose toutes ces pensées faciles : punk à 20 ans, bourgeois maintenant. Illusion puis désillusion. Révolution puis PS. Avec moi ces grilles grossières ne marchent pas. Et au bout du compte, je ne suis ni plus bourgeois ni moins radical qu’à 20 ans, et je tiens toujours le punk-rock comme un sommet de l’art populaire – de l’art. Je me fous de l’échiquier politique : seuls m’intéressent des processus concrets d’émancipation.

cafébabel : Ce livre véhicule aussi une critique de l’intellectuel. Qu’est-ce qui vous gène dans ce concept de « l’intellectuel français » ?

FB : La position de celui qui censément pense mieux que les autres. Et surtout, surtout : l’idée que l’intellectuel doit prendre en charge le sort d’une société, et en être la conscience éclairée.

cafébabel : Ne faites-vous pas partie de cette fameuse scène intellectuelle ?

FB : D’un point de vue très large, oui. Au sens où je suis socialement davantage un intellectuel qu’un maçon. Dans le concret de ce que je fais, non. D’abord parce que je m’exprime très peu sur des sujets de société. Et que lorsque je le fais, c’est dans des textes, et en partant de préférence de choses très précises. Deux singes peut se lire comme : comment je ne suis pas devenu l’intellectuel français que j’étais socialement déterminé à devenir. Non, je ne suis pas un intellectuel, et cette interview est une énième mouture d’un schéma que je connais bien : les journalistes font tout pour faire de nous des intellectuels en posant des questions générales. Voyez celle-ci : la totalité de vos questions sont sociétales, à part celles sur le théâtre. On ne saura rien de vos sensations ou questionnements sur ces deux expériences esthétiques. L’art vous intéresse si peu que ça ?

Lire : Mâle Occidental Contemporain, à paraître le 30 octobre prochain

Voir : La pièce Un deux, un deux, co-écrite avec Mélanie Mary au Théâtre de Belleville jusqu'au 1er décembre