Baxter Dury et le Silencio : la science des rêves

Article publié le 27 avril 2012
Article publié le 27 avril 2012
Baxter Dury jouait sur la scène du Trianon le 22 avril 2012, le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle. Entre Lynch, Le Pen et une bouteille de champagne, chronique d'une happy soup onirique, étrange, perdue dans le temps et l’espace.

Un bracelet rose, des chaussettes de rugby rouges, une cigarette écrasée sur le cercle de verre. Silencio.

Des couloirs enduits de feuilles d’or s’enchevêtrent avec les murs constellés de briques en bois clair. Je m’accroche au fil d’Ariane - un chapeau et des chaussettes écarlates - qui me guide dans les entrailles de ce club parisien labyrinthique. Je passe dans des salles recouvertes de glaces, où des troncs d’arbres en plastique font jaillir les lanternes de poissons abyssaux, venus dévorer leurs proies. Nous sommes six mètres sous terre, le plafond miroite à quelques centimètres au-dessus de nos têtes. La piste de danse se dévoile, où deux jeunes femmes tournoient sur de la musique des années 80. La blonde semble dénudée, la brune est pailletée. Elle s’appelle Madelaine Hart. Ce soir, elle a chanté sur la scène du Trianon avec Baxter Dury et l’accompagne sur son dernier album. Lui discute quelques mètres plus loin, un verre à la main. 

Le concert commence. Je suis seule derrière le stand pour vendre les albums et les posters de Baxter Dury et des groupes programmés en première partie : Carly Sings et We Were Evergreen. Ne me demandez pas comment j’ai atterri là. Les vendeurs sont allés griller une cigarette et j’entends les premières notes de « Isabel ».

Petit robe à fleurs col claudine, Carly me fait visiter le backstage du Trianon. Mon bracelet rose en plastique m’aide à pénétrer dans les dessous de la salle du XVIIIe arrondissement. Nous descendons et grimpons des dédales d’escaliers et de couloirs étroits qui mènent aux loges, où les murs recouverts d’une tapisserie à carreaux, vieille d’au moins quarante ans, dégagent une odeur de renfermé. La jeune irlandaise à la voix suave et raffinée a joué en première partie. « Je remercie Baxter de m’avoir invitée pour jouer sur la scène du Trianon, a-t-elle déclaré au public sous le relief d’une femme nue entourée de deux chérubins, je l’ai rencontré lorsque je travaillais pour un magazine de musique à Dublin. Je l’ai interviewé et nous sommes devenus amis. » Carly m’accompagne pour que je puisse le voir après le concert, mais succès oblige, des personnes s’agglutinent comme des sangsues autour du chanteur.

« Il paraît que "the last bastard"en France s’appelle Marine Le Pen. Je ne sais pas mais peut-être qu’elle est sympa. »

« J’ai entendu dire que c’était une soirée électorale. Est-ce que nous sommes là pour parler de politique ? Non ! » lance Baxter au public dans un parfait anglais cockney. Apparemment il aime jouer de son accent. Costume gris et cravate noire, cheveux grisonnants et visage atemporel, le fils de Ian Dury (Sex, Drugs & Rock’n’Roll) a su cultiver son personnage de gentleman anglais faussement nonchalant. Larsen. « C’est le bruit qui vient d’une autre planète. » L’humour va forcément avec l’individu. La chanson qui suit embaume la salle du Trianon d’une pop psyché mêlée à des sons « junglesques ». Puis il enchaine avec les sujets qui fâchent (dont il a dit qu’il ne parlerait pas) : « Il paraît que "the last bastard"en France s’appelle Marine Le Pen. Je ne sais pas mais peut-être qu’elle est sympa. »

La loge de Baxter Dury est immense, classe, hype, tout comme les personnes ici présentes. Même le baby foot noir et gris métallisé est ultra chic. Le concert est terminé mais la soirée bat son plein. Spiritueux et piano circulent de mains en mains, et la vingtaine de convives déambulent entre la terrasse et les joueurs de baby foot qui se servent d’un bouchon de champagne en guise de balle. Minuit arrive à grands pas, l’heure de quitter le Trianon.

La chanson « Happy Soup » me rappelle un peu Gainsbourg. On me dit que Serge est un des seuls compositeurs français qu’il connaît et apprécie. « J’adore Paris. Et je me demande toujours si Marine Le Pen est un homme ou une femme. "Whatever". » Baxter a enlevé sa veste grise et flâne sur scène avec une bouteille de champagne au bout du bras pendant que ses musiciens entament « Cocaine Man ». La foule se pâme devant cet homme qui joue du Fender Rhodes et sait tenir un micro de la façon la plus classe du monde. « Here comes the cocaine man, here comes a man. » Il quitte la scène sous une vague de cris, d’applaudissement et de « je t’aime » ou « gros blaireau » de jaloux lancés par-ci par-là.

Lire également : « Silencio, le club où David Lynch se transforme en Grand Schtroumpf» sur cafebabel.com

Tout le monde est réuni dans le club parisien. La blonde danse, la brune virevolte. Baxter Dury quitte l’endroit assez tôt. Les autres continuent à danser ou à s’extasier devant la puissance onirique du lieu. La cigarette s’écrase machinalement sur la plaque de verre qui fait office de cendrier. Marine Le Pen a fait 18 %. Il n’y a plus de groupe. Il n’y a plus d’orchestre. Silencio.

Photo : Une et Texte © courtoisie du site officiel de Baxter Dury ; Vidéos : (cc) Youtube/indiegilles