Barbara Coudenhove- Kalergi: « La nationalité, ce ne sera plus que pour le football »

Article publié le 7 juillet 2008
Article publié le 7 juillet 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Dans son appartement au cœur de Vienne, Barbara Coudenhove-Kalergi met en garde contre les dérives d’une Europe technocratique et coupée des citoyens.

Par les colonnes qu’elle publie dans le quotidien autrichien Der Standardt, la « Comtesse rouge » est réputée incarner « la conscience morale de la bonne Autriche ». Née en 1932 à Prague, Barbara Coudenhove-Kalergi a quitté la Tchécoslovaquie dès ses premières années, à cause des décrets Beneš. À la suite de ces 143 décrets présidentiels, près de trois millions d’Allemands des Sudètes ont été expulsés de leur pays natal. Malgré ce coup dur du destin pour la famille – ou plutôt grâce à lui – la journaliste et auteur souvent récompensée, aujourd’hui âgée de 76 ans, s’est engagée dans son travail, tout au long de sa vie, pour l’entente entre les peuples et le rapprochement européen.

Timbre pour le 100e anniversaire de Richard Coudenhove-Kalergi | ©wikipediaLes Coudenhove-Kalergi sont mondialement connus. Son oncle Richard était tout de même l’un des pères fondateurs de l’Union européenne – le fondateur de l’Union paneuropéenne pour être exact. Son grand-père déjà était un diplomate autrichien. Ses yeux sombres et perçants, elle les a hérités de sa grand-mère japonaise. Son père était professeur en études orientales. Cosmopolite, citoyenne du monde, européenne et autrichienne : ce sont les étiquettes que l’on colle volontiers à Barbara Coudenhove-Kalergi. Ces derniers s’accordent-ils ? Elle-même estime les différenciations sans importance. « Avec l’effacement des frontières, tout citoyen européen possèdera bientôt plusieurs identités », dit-elle avec enthousiasme.

Mes racines sont ailleurs, le livre de Barbara Coudenhove-Kalergi | ©Czernin VerlagiDans son livre Meine Wurzeln sind anderswo (Mes racines sont ailleurs), elle s'intéresse au fait d’être tiraillé entre deux identités différentes. « En fin de compte, l’appartenance à un Etat, à un moment ou à un autre, ne jouera plus de rôle qu’au football ou dans la religion », explique-t-elle, l’air convaincu.

La conscience morale de la bonne Autriche

En tant que journaliste tchéco-autrichienne, Coudenhove-Kalergi a écrit pour de nombreux journaux : Neues Österreich, Die Presse, Kurier et la Arbeiter-Zeitung der SPÖ, pour n’en citer que quelques-uns. Sa contribution au dernier lui a valu le surnom de « comtesse rouge ». Toutefois, dans le cadre de son engagement, des années durant, pour les immigrés – en particulier au sein du mouvement « Land der Menschen » (Pays des Hommes), défendant le droit à la citoyenneté, ou de la plateforme « Christen und Muslime in Österreich » (Chrétiens et musulmans en Autriche) – un autre surnom lui a été donné par le journaliste de télévision austro-hongrois Paul Lendvai, qui était alors son prédécesseur et son mentor au studio est-européen de l’ORF : Barbara Coudenhove-Kalergi – « la conscience morale de la bonne Autriche ».

A l’époque, elle avait commenté en direct les bouleversements de 1989 en Pologne, lorsque « Solidarność » [un mouvement de grève syndical qui mena à la révolution en Pologne, ndlr] était puissant à Gdansk. De la même manière, elle était correspondante en Europe de l’Est, sur place et en direct, lors de la Révolution de velours à Prague et lors de la chute du Mur à Berlin : « Personne n’a cru que les bouleversements se produiraient si rapidement », se souvient-elle à propos de ces moments de transition.

D’après elle, le journalisme a cependant beaucoup changé au fil du temps ; dans les anciens Etats du bloc de l’Est, de façon très positive : « La presse est ici partout devenue plus démocratique », dit-elle. Aujourd’hui, il y a d’autres dangers pour les médias. Des conglomérats géants achètent les quotidiens et définissent la ligne éditoriale. La liberté journalistique est aujourd’hui vraiment menacée par les intérêts économiques. Coudenhove-Kalergi a tourné le dos depuis 1995 à un ORF trop orienté d’un point de vue économique – l’émission « Auslandsreport » fut suspendue. Depuis 2006, elle s’investit de plus dans le cadre de l’initiative citoyenne SOS ORF, pour une offre télévisuelle de qualité, auprès des structures radio-télévisées publiques.

Celle qui a reçu le prix Renner, la « Lady », qui fut élue parmi des journalistes autrichiennes « femme de l’année 1990 », voit Internet comme une nouveauté pratique dans le journalisme. « J’utilise constamment Internet pour mon travail de journaliste. Il est extrêmement pratique de pouvoir lire en ligne des journaux étrangers. Néanmoins, à mon âge, je n’écrirais certes sûrement plus de blog. »

Lisbonne et la construction européenne empêchée

Coudenhove-Kalergi constate que grâce à Internet, l’information circule désormais plus vite que lorsqu’elle rapportait les nouvelles en tant que correspondante pour la télévision à partir de 1975, notamment depuis l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, elle en est persuadée : « Les pays européens se sont très bien intégrés à la ‘grande Europe’. Pourtant, en ce qui concerne l’élargissement, l’Autriche s’est à vrai dire réveillée beaucoup trop tard. »

En effet, l’économie autrichienne, en particulier les banques, ont d’après elle énormément investi au dernier moment en Europe de l’Est et dans les Balkans. Au-delà de ce succès économique toutefois, il n’y a pas eu d’attention de la part des hommes politiques. La critique permanente de l’élargissement constitue pour elle un danger – les conquêtes de l’Union européenne restent fréquemment inaperçues. Pourtant, l’Europe a omis jusqu’ici de s’attaquer aux « thèmes sociaux ».

Concernant le traité de Lisbonne, il n’est pas selon Coudenhove-Kalergi la meilleure solution possible. Il reflète une Europe des élites, mais pas une Europe des citoyens. Elle préfère cependant une solution pragmatique plutôt que pas de solution du tout. Le fait les symboles européens aient été retirés du traité – le drapeau européen a été proposé par son oncle Richard Coudenhove-Kalergi – la préoccupe moins que les dangers vraiment concrets pour l’Europe : l’euroscepticisme, les référendums et le populisme.

Parce que la version viennoise de la série de tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien, intitulée « La construction de la tour de Babel », est accrochée ici au Kunsthistorisches Museum, dans la capitale autrichienne, la question du plurilinguisme tombe sous le sens. Ce pluralisme, auquel l’Europe aspire, est-il de fait si significatif ? Elle en est certaine : « Nous, Européens, apprenons à l’heure actuelle bien plus de langues qu’auparavant, et nous nous ouvrons aussi davantage au monde. L’Europe est le meilleur modèle que nous puissions avoir – le plus humain et le plus démocratique », dit Coudenhove-Kalergi dans un accès de superlatifs.