Banlieues françaises : paroles d’un Italien du « 93 »

Article publié le 13 septembre 2012
Article publié le 13 septembre 2012
Vivre pendant sept mois dans les banlieues parisiennes en France en tant qu’émigré italien est une expérience riche d’enseignements. Ça m’a tout d’abord permis d’être confronté aux manifestations pour « la sécurité et l’ordre public » des différents gouvernements en fonction.

Saint-Denis et Saint-Ouen vont en fait faire partie des prochaines « zones de sécurité prioritaire » (ZSP) dans lesquelles la présence de la police sera davantage renforcée sous la présidence d'Hollande. Mais pour ceux qui vivent dans les banlieues, les espoirs d’un « changement » sont radicalement différents.

François Hollande vient de prendre des mesures afin de lutter contre la délinquance : cet été, 15 zones de sécurité prioritaire ont été désignées par les responsables du gouvernement socialiste : figurent dans cette liste des quartiers, des zones à risques qui vont assister au retour en force de l’État. Dans les zones déclarées « pas sûres » on trouve les tristement célèbres banlieues parisiennes, théâtres des émeutes en 2005.

Outre le XVII ème arrondissement de Paris, Saint-Denis et Saint-Ouen sont les villes d’Ile de France s’apprêtant à faire partie des ZSP qui seront au cœur d’une opération de « coordination des forces de sécurité intérieure », selon le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls.

Une communauté qui vit dans l'ignorance

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Le taux de criminalité dans ces zones est étroitement lié à l’inactivité et au degré de marginalisation des plus jeunes. Dans le département du « 93 », celui de la Seine-Saint Denis, le chômage atteignait à la fin de l’année 2009 le pic des 30% (données Insee) pour les jeunes entre 15 et 24 ans. Pour une population de presque 1,5 millions d’habitants, 13 866 vols avec violence (dont la majorité n’était pas à main armée) se sont produits au cours de la dernière année, cela équivaut à un taux d’infractions de 11,6 pour 1 000 habitants (le taux national stagne à 1,9, données Inhesj).

Mais Saint-Denis ne se réduit pas qu’à ces statistiques. La place de la gare où se concentrent les dealers, fait partie des peu d’endroits où les enfants peuvent jouer à l’abri des voitures. J’y ai vécu pendant sept mois et je me suis senti partie intégrante de cette communauté qui vit tout en étant ignorée, et qui ignore à son tour la commune de Paris qui est à peu de kilomètres de là.

« Saint-Denis ville sans égal, Saint-Denis ma capitale », clame un célèbre poète slameur. En fait, la ville conserve toujours une certaine fascination royale : la basilique est considérée comme étant la plus ancienne cathédrale gothique au monde et accueille les dépouilles des Rois de France. La rue de la République coupe en deux la ville comme le font les grands boulevards parisiens. Les dimanches, les rues se remplissent d’étals et de vêtements colorés, on entend parler plein de langues étrangères différentes, ce qui crée une magique atmosphère de fête. Aux alentours du centre, on trouve en revanche les « cités » avec des immeubles, des tours pouvant accueillir des centaines de familles, où même la police n’ose pas pénétrer. Les Francs-Moisins, le Cosmonaute sont les villes les plus connues à l’intérieur de la ville, il s’agit de labyrinthes impénétrables, au sein desquels se cachent les histoires les plus disparates.

J’ai constaté que ceux qui vivent à Paris ont une perception déformée des réalités qui les entourent

Entre le train-train quotidien de ces mois passés en Seine-Saint Denis et la rédaction de cafebabel.com, j’ai constaté que ceux qui vivent à Paris ont une perception déformée des réalités qui les entourent. C’est comme si le périphérique constituait une frontière entre les personnes qui se côtoient et qui travaillent souvent aux mêmes endroits, mais qui retournent chaque soir à leurs vies différentes. Il y a ceux qui retrouvent leur maison en plein cœur de Paris et ceux qui retrouvent leurs immeubles en banlieue.

Le début d'une épreuve

La fermeture du théâtre Gérard Philippe à la fin de la saison, devant lequel je passais tous les soirs, a été le début de mon calvaire. L’énorme complexe, construit en 1960 sous l’influence d’une forte politique de décentralisation des centres culturels, est devenu le Centre dramatique national en 1981. C’était une sorte de phare lors des sombres nuits de Saint-Denis. Les files de personnes patientant aux guichets étaient la garantie que je ne me retrouvais jamais seul. Je rentrais à la maison, loin de mes amis de Paris, et un spectacle était ponctuellement sur le point de commencer.

En avril, à la fin de la saison, il ne restait plus qu’un immense immeuble, gris, sombre, devant lequel se rassemblaient des groupes de gens ivres et des hommes qu’il valait mieux ne pas regarder dans les yeux. Des odeurs de vomi et d’urine me poursuivaient jusqu’à ma porte d’entrée que je refermais avec soulagement. Le théâtre étant fermé, en pleine saison estivale, je n’ai rien trouvé d’autre en ville qui m’aurait incité à sortir après avoir diné.

Il reste un tissu urbain et social incapable d’offrir des solutions diversifiées pour les jeunes

Saint-Denis qui a été confronté à la forte désindustrialisation dans les années 70/80, a démontré qu’elle pouvait rebondir : elle a gagné en 2004 le prix « Ruban du développement durable ». Au 1er janvier 2012, environ 30% des entreprises existaient depuis moins de deux ans (14.575 nouvelle entreprises ont été crées sur un total de 74.614) . Au-delà de ces données montrant la potentialité du territoire, il reste un tissu urbain et social incapable d’offrir des solutions diversifiées pour les jeunes. Une de mes visites à l’improviste à « la maison de la jeunesse » s’est conclue par un désolant spectacle. C’est une affiche déchirée datant de 2007 qui m’a accueilli.

Nous savons que le gouvernent français programme des politiques de requalification urbaine et des aides pour faire entrer les jeunes des zones dégradées dans le monde du travail. Ces mesures sont nécessaires pour compléter le travail des forces de sécurité. Mais les résultats seront seulement visibles dans quelques années, si tout va bien.

Pourquoi ne pas, pendant ce temps, construire deux cinémas en plus, trois théâtres, quatre galeries d’art ouvertes jusqu’à tard dans la nuit ? La présence de l’État ne peut pas seulement se limiter à un bras de fer pour lutter contre la délinquance. La culture n’a pas juste pour but d’être un loisir, mais elle sert aussi à faire reculer la violence et les fantômes de la nuit. En tous les cas, c'est ce que le théâtre Gérard Philippe représentait pour moi.Il faut donner l’envie aux jeunes de Paris de venir à Saint-Denis. Avec une politique des prix à la baisse et le soutien public pour une scène culturelle alternative, on pourrait inciter les gens à sortir de chez eux pour aller reconquérir la ville des rois. Le chiffre d’affaire de ces activités serait sûrement à perte mais les activités influeraient positivement sur la qualité de vie des habitants. Paroles de quelqu’un du « 93 ».

Photo : Une (cc) mamzelD/flickr. Texte : (cc) hollande/flickr. Vidéo (cc) ruban 14/youtube.