Balthazar fait bien les choses

Article publié le 30 mars 2015
Article publié le 30 mars 2015

Alors qu’il restera peut-être comme le meilleur de tous, le troisième album de la formation flamande sort aujourd'hui dans un calme olympien. Le paradoxe parlant d’un groupe dont le talent est aussi dense que le flou qui l’entoure. À dessein ? Tentative d’éclairage à la bougie du mystère Balthazar.

cafébabel : Si je vous disais que vous êtes le groupe européen qui incarne le mieux le spleen environnant...

Jinte Deprez : Pas trop pour cet album. Pour Rats (deuxième album, ndlr) ok, mais c’était un album très intime. Pour Thin Walls, on écrivait sur la route, en tournée… Et je trouve que le résultat est plus direct, plus extraverti, plus naïf aussi. Un nouvel album s’écrit toujours en réaction au précédent. Après, s’il y a du spleen, c’est peut-être parce qu’on est comme ça. 

cafébabel : Vous pouvez carrément être triste aussi. Vous parliez de « laideur » pour évoquer vos chansons...

Maarten Delvodere : Ce n’est pas vraiment de la laideur. On exprimait plus l’idée que quand tu grandis dans une société cadrée, on te dicte souvent la façon dont tu dois te comporter. Dans cette société, beaucoup de comportements paraissent incorrects. Désirer une fille facile, par exemple. On essaie de tirer la beauté de ce genre de moments. Il y a beaucoup de vérité dans ces épisodes de vie.

JD : C’est complètement la philosophie derrière le titre « Rats ». Quand tu es gosse, tu apprends qu’un rat, c’est dégueulasse. Mais quand tu l’utilises pour le titre d’un album, ça devient joli.

cafébabel : Vous avez un ressentiment contre la société d’aujourd’hui ?

JD : Non, pas du tout ! C’est juste que si on met en avant l’aspect tolérant d’une société, pourquoi ne pas mettre sur le même plan son côté irrespectueux ? Si tu es bourré et que tu te pisses dessus, on te méprisera alors qu’il faudrait qu’on puisse te regarder dans les yeux. 

MD : On ne dit pas qu’on est des rebelles ou quoi que ce soit, on dit juste que tout le monde a sa propre identité. On devrait peut-être donner des concerts exclusifs pour ces weirdos qui pensent qu’ils ont un problème uniquement parce que la société les a étiquetés comme tels. 

cafébabel : Vous pensez que les gens ont du mal à rentrer dans votre musique ?

MD : On nous le dit beaucoup. Je pense pourtant que Thin Walls est un album assez direct, plus spontané que les autres. Je peux comprendre qu’on nous le dise, je le prends même pour un compliment.

JD : Oui parce que je pense que plus tu prends de temps à rentrer dans la musique de quelqu’un, plus elle reste. J’ai du mal à réécouter notre premier album, il était peut-être plus accessible que Rats mais restera sûrement moins longtemps. C’est un peu la leçon qu’on a retenue pour Thin Walls : on s’en fout de sonner ‘hyp’ ou ‘cool’ car ce qui reste, ce sont les chansons, dénuées d’arrangements et de production. 

cafébabel : Comment considérez-vous votre évolution ?

JD : On a énormément changé. Dans 5 ans, on verra que la différence entre nos albums est gigantesque.

MD : Rats était un album très intelligent, qui provenait du cœur certes mais très intelligent. Thin Walls, c’est un disque qui vient des tripes. 

cafébabel : Vous avez écrit tout l’album sur la route, en tournée. Pourquoi ?

JD : On n’avait pas le confort d’être à la maison. On devait composer dans des situations un peu incommodes, dans le bus, autour d’un hôtel pourri et dans des temps très courts. On sortait une guitare, un piano et on allait très vite. Donc en réalité, on n’enregistrait pas un morceau mais une idée. 

MD : On a enregistré 273 morceaux pour cet album. Et on les a tous écrits en 5 minutes. 

cafébabel : C’est quoi l’idée derrière Thin Walls ?

MD : Le thème général du disque reprend plutôt son mode de fabrication. Autrement dit, la tournée et pratiquement deux années sans aucune intimité. Thin Walls (Les murs fins, ndlr), c’est l’idée qu’on entendait tout ce qui se passait autour, comme les murs de ces chambres d’hôtels bas de gamme à travers lesquels tu peux tout entendre.

cafébabel : Balthazar, c’est un groupe qui existe depuis 10 ans. Vous avez sorti votre premier album 5 ans après la création du groupe. Pourquoi ça a pris autant de temps ?

MD : Au début, on n’était pas vraiment sérieux, on traînait, on disait qu’on était un groupe pour paraître cool. C’était tout sauf sérieux. Bref, au départ de Balthazar on ne savait pas trop où aller. Normalement, les groupes changent de nom après une certaine période mais nous on a décidé de le garder. Balthazar a vraiment commencé à partir d’Applause, notre premier album. Avant, on était juste des ados qui faisaient de la musique.  

cafébabel : Il y a même des morceaux que vous avez tentés d’effacer et qu’on a retrouvés sur Internet...

JD : Ouais, mais c’est normal ! On était complètement différent, ça ne nous représente plus du tout. À l’époque, on voulait juste s’amuser en enregistrant des sons dans des chiottes. Mais putain Internet, c’est dingue ! Je pensais qu’on avait tout nettoyé !

MD : Avant, on était vachement emmerdé avec ça. On n’avait pas envie que ça altère notre image. Maintenant, ça va, on peut en rigoler. 

Balthazar - Buncker

cafébabel : L’histoire raconte aussi que vous jouiez l’un en face de l’autre dans une rue d’un petit village de Flandre...

JD : Oui on s’est rencontré comme ça. C’était un peu à celui qui gagnait le plus d’argent. Mais on a vite vu qu’il y avait moyen de s’entendre sur le plan musical.

MD : Il jouait trois morceaux en boucle. Et c’était chiant. On a pensé que si on unissait nos forces, on pourrait en jouer 6. 

JD : Je viens d’un bled vraiment paumé à côté de Courtrai et j’étais le seul mec à faire de la musique donc je suis rapidement venu vers lui quand j’ai constaté qu’un autre mec de 15 ans faisait la même chose que moi.

cafébabel : On parle aussi beaucoup de Patricia, la violoniste du groupe, qui a réussi à accorder vos deux égos...

MD : On a tous les deux eu une brève histoire de cœur avec elle. Et c’est vrai qu’elle a tenu le groupe pendant un moment. Après, elle s’est installée avec l’ancien batteur du groupe, ça nous a calmés tous les deux. Les relations sont plus saines désormais.

cafébabel : Comment vous travaillez tous les deux ?

MD : On échange des idées. On ne s’assoit pas ensemble derrière un piano. On regarde ce qu’on a fait individuellement et on prend le meilleur.

JD : Pour les 270 morceaux qu’on a écrits sur la route, en fait on s’envoyait chacun 5 chansons par semaine. C’était assez facile, on se connaît tellement bien qu’on pouvait tout se dire style : « Putain, ce refrain est trop cool, par contre tes couplets, ça craint ».

cafébabel : Vous répondez parfois n’importe quoi aux journalistes qui vous interrogent sur des éléments biographiques. Il y a toujours un flou qui entoure Balthazar. C’est une façon de vous protéger ?

JD : Je pense que le titre de notre nouvel album, Thin Walls, est une bonne réponse à ça. Quand tu écris des chansons, tu les écrits sous le coup de l’expérience, ensuite tu viens y poser des paroles et quand le disque sort, ces paroles sont interprétées. Il y a toujours une distorsion de la vérité.

MD : Je ne suis pas forcément d’accord. La manière dont on écrit les paroles, c’est la vérité. Maintenant, la façon dont on les explique lors des interviews est différente car on ne veut pas se mettre à nu pendant ces moments-là. 

cafébabel : Ce n’est pas ma question. Je parlais de votre histoire, des... (ils coupent)

MD : On en a marre aussi de répondre aux mêmes questions, donc parfois, c’est vrai, on rend un peu le truc intéressant, on transforme. Mais tous les trucs que l’on t’a confirmés, c’est vrai. Promis. (Il se crache dans la main et me la tend pour jurer).

cafébabel : Ok. À l’inverse, votre comportement face à vos fans (sur scène, sur Facebook...) est super pro. D’où ça vient ?

JD : Je pense que quand on compose à deux, on se renforce l’un et l’autre et on prend le truc un peu plus au sérieux. Mais dans l’ensemble du groupe c’est pareil, tout le monde bosse très dur, de l’ingénieur du son au manager. Et on essaie de tirer le meilleur de nous mêmes. On a aussi une vision très précise de notre son. Notre ingénieur du son, c’est le même depuis 8 ans. Il est aujourd’hui capable de nous dire quand on fait un truc qui n’est pas excellent. Bref, tout ça provient d’un travail de longue haleine.

cafébabel : Vous vous sentez sous-estimés ?

JD : Oh non. On a la chance de jouer, de promouvoir nos albums qui sont plutôt bien reçus. Après, on est un groupe belge, on n’est pas internationalement connu. Mais ce n’est pas mauvaise chose.

MD : Ce serait prétentieux de dire qu’on est sous-estimé. Ce qui nous arrive, c’est suffisamment incroyable.

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Écouter : Thin Walls de Balthazar (PIAS/2015)