Axelle Lemaire : l'Europe transparente

Article publié le 27 février 2018
Article publié le 27 février 2018

Comme d'autres membres de sa génération, elle a quitté la vie politique. Pourtant, c'est dans un évènement consacré à l'innovation politique que nous l'avons retrouvée. L'ancienne secrétaire d'État au numérique n'est finalement pas partie bien loin. Peut-être parce qu'avec ses origines étrangères, sa loi citoyenne et sa vision de l'Europe, Axelle Lemaire incarne le futur ? Rencontre à Vienne.

Au café Bräunerhof à Vienne, on trouve des journaux internationaux et un parfum d'élégance, qui ne laisse pas de place aux formalités rituelles de la politique, aux tailleurs, et surtout pas à ce que les Français appellent la « langue de bois ». Axelle Lemaire a toujours été cash. D'abord en refusant un ministère, puis en quittant le monde politique sans vraiment se retourner. Enfin, en expliquant ses choix, sans fard et sans scrupule à la presse : la famille et le cadre de vie d'abord. Aujourd'hui, elle représente la France en Autriche mais en civil cette fois, dans une compétition européenne qui récompense celles et ceux qui ont le mieux participé à l'innovation politique de notre siècle. 

L'exception française

Axelle Lemaire a goûté aux sommets du pouvoir à 43 ans. Pendant trois ans, elle a pris en charge le Secrétariat d'État au numérique sous la présidence de François Hollande. Après la débâcle de son parti - le Parti socialiste - aux élections présidentielles et législatives de 2017, elle a décidé de partir pour s'établir dans un cabinet de conseil en stratégie, le premier d'origine européenne. Depuis, Axelle Lemaire s'est un peu confiée sur sa reconversion et sur ces « pertes de repères » qui accompagnent souvent le passage dans « la vraie vie ». Mais si elle a quitté la politique sur la pointe des pieds, l'ancienne socialiste laisse un héritage à la fois inédit et important à son pays : la Loi pour une République numérique. Promulgué le 7 octobre 2016, le texte acte la numérisation et la modernisation de l'administration publique ainsi que la construction d'une société numérique ouverte, fiable et protectrice des droits et des données personnelles des citoyens sur Internet.

Avec son bar en bois clair, sa typo d'époque et ses serveurs en noeud papillon, le café Bräunerhof est ce qu'on appelle un « établissement traditionnel » à Vienne. Bar préféré de l'écrivain autrichien Thomas Bernhard, il est situé sur la Michaelerplatz, où les révolutionnaires de « La constituante » discouraient en 1848. Deux siècles plus tard, c'est environ 80 admnistrateurs locaux et militants de 14 pays européens qui se sont réunis pour l'Innovation Politics Awards, un prix récompensant les meilleures réponses politiques aux problèmes des citoyens. Avec sa valise à la main et sa robe à carreau, Axelle Lemaire semble flotter dans ce genre d'univers multiculturels. Vraie bilingue (elle est née au Canada, à Ottawa), elle virevolte de groupe en groupe. En venant s'asseoir, elle nous confie qu'elle sort tout juste de deux heures  « d'échanges culturels et d'opinions » au café Griensteidl, l'établissement voisin.

Axelle Lemaire ne pouvait pas manquer le rendez-vous. Avant d'être approuvé par le Parlement français, le projet de loi pour la République numérique avait été écrit à 42 000 mains. Dit autrement, le texte a fait l'objet des commentaires de 21 330 citoyens qui auraient eux-mêmes donné lieu à environ 90 amendements discutés à l'Assémblée Nationale. Une première en France, qui actait aussi une véritable transmission de pouvoir des institutions jusqu'aux mains des citoyens. Une sorte de constituante en somme.

« L'idée est simplement venue de l'observation d'une personne qui vivait à l'étranger, explique Axelle Lemaire. J'avais déjà vécu hors de France la moitié de ma vie (au Canada puis à Londres, ndlr) avant d'entrer en politique en 2002, et quand je suis entrée au gouvernement, en 2014, j'étais nouvelle à Paris. Alors, il était sans doute plus facile pour moi de comprendre les attentes des citoyens et la façon dont les institutions répondent à leurs problèmes. » En 2012, elle est élue députée de la troisième circonscription des Français établis à l'étranger. Elle réprésente alors 1,5 million d'expatriés répartis entre dix pays dont le Royaume-Uni, l'Irlande ou le Danemark. Et d'emblée, l'ancienne secrétaire de la section PS choisit de combler l'espace qui se creuse - déjà - entre les citoyens et leurs représentants politiques. « Lorsqu'il a fallu nommer le projet de loi, je me souviens de nombreuses batailles politiques, pas forcément avec les parlementaires mais avec les administrateurs qui ont d'abord refusé le titre, raconte l'intéressée. Pour moi, il fallait parler la même langue que les citoyens. » La loi pour une République numérique passera bel et bien et porte déjà en elle les germes d'un débat culturel autour de la bureaucratie, bien connue pour engourdir tous les aspects de la société française.

« L'Europe ? C'est aller à l'étranger et me sentir chez moi »

« Je me considère comme une outsider en politique », lâche-t-elle tout à coup, comme une évidence. Fille de parents très marqués à gauche, Axelle Lemaire cultive sa propre idée de la politique, en piochant un peu partout. Pour construire son projet de loi sur le numérique, elle s'est inspirée de la devise de la République Française en saupoudrant le tout d'un vocabulaire emprunté au digital. Lorsqu'on lui pose une question pratique sur son texte, cela donne : « Il s'agit de mettre à jour le logiciel de la République pour les nouveaux défis du futur ». « La liberté, explique-t-elle, signifie l'ouverture du réseau, l'ouverture des données, l'accès à la science, aux outils du réseau, à la connaissance. L'égalité, c'est celle qui existe entre les acteurs économiques et leurs utilisateurs, qui doivent voir leurs données et leurs droits sur Internet protégés. » Pour le dernier, le mot « Solidarité » remplace « Fraternité ». Elle continue : « Cela réside dans le fait que les avantages du réseau sont généralisés à tous les niveaux, pour tous, dans toutes les nations. »

Quand il faut prendre exemple à l'étranger, les fils se touchent assez rapidement. Les idées fusent dans la tête d'Axelle Lemaire comme à travers une bande passante dégagée. « Quand j'étais en politique, je pensais à l'Europe comme si je pensais aux questions nationales. C'était comme si ma pensée se dédoublait. Idem quand je pensais aux stratégies pour atteindre un objectif. J'ai mis du temps à me rendre compte que tout le monde ne pensait pas ainsi, quand je rencontrais des compatriotes, des homologues ou des membres de la Commission. J'ai aussi appris que quand tu ne les connais pas, il est facile de critiquer les technocrates », affirme-t-elle sans détour, en précisant ensuite sa propre vision du Vieux Continent : « Pour moi, l'Europe, c'est aller l'étranger et me sentir chez moi. Un sentiment que je n'éprouve dans aucun autre endroit du monde ».

Uber, Google et moi

Le thé est servi. Du centre de la salle du café, on entend le brouhaha confortable d'un mercredi après-midi à Vienne, tandis que notre conversation prend un ton de plus en plus éloigné de celui de la politique. Mais aux Innovation in Politics Awards, Axelle Lemaire est là pour défendre ses actions et faire le bilan. « Un an après la loi, confie l'ancienne secrétaire d’État, nous observons déjà de bons résultats. À titre d’exemple, les données ouvertes ont changé la culture d'administration, qui a maintenant l'obligation de publier toutes les données afin qu'elles soient lisibles et réutilisables. C'est la fin du secret et le début de la transparence. » Un résultat auquel s’ajoutent les données d'intérêt général, publiques mais produites par des particuliers qui - si elles sont partagées - peuvent avoir un impact positif sur la société. « Prenons par exemple les données produites par une entreprise comme Uber, si nous les considérons d'intérêt général, elles peuvent aider à penser des questions telles que la mobilité urbaine et la régénération, le transport intelligent et partagé. »

Une loi n'est pas une fin en soi. On l'a dit, la France possède une forte tradition bureaucratique. Autrement dit : une propension à réglementer tous les détails de la société. « Et comme on dit en français, "le diable se cache dans les détails", rebondit l'ancienne élue. Désormais, la bataille politique réside dans les décrets d'application. Nous avons besoin de transparence, de vastes consultations, de participation politique. » Dotée d'une loi fondatrice, la France avance, lentement mais sûrement, en matière de numérique mais quid de l'Europe ? « Elle a raté le coche, réplique Lemaire. En 2013, nous avions présenté un rapport sur la stratégie numérique de l'Union, alors que le pouvoir des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr) grandissait. Nous avons seulement songé à élargir les frontières du marché commun mais nous avions oublié que les ressources clés pour les pays innovants sont l'information et désormais, les données. Nous avons perdu la première bataille mais ce n'est pas encore terminé. »

C'est comme si elle avait réprimé le désir depuis le début de la conversation. Nous l'avons tous les deux sur le bout de la langue, ce concept qui symbolise à la fois les convictions politiques d'Axelle Lemaire mais aussi sa vision du numérique : la neutralité du Net. Expression souvent galvaudée, elle renvoie au principe selon lequel tout le traffic Internet doit être traité de la même manière, sans tarifs, traitements et voies préférentielles. « Quand je suis entrée au gouvernement, explique l'ancienne responsable politique, la neutralité du réseau avait été bloquée pendant de nombreuses années, sous la pression des opérateurs de télécommunications. Je suis fière d'avoir fait partie d'un gouvernement qui a affirmé ce principe au niveau européen. Un principe selon lequel les gens doivent avoir un accès équitable à Internet, que ce droit ne dépend pas du coût de leur abonnement. Il ne faut pas croire que c'est gagné pour toujours. Aux États-Unis, Obama l'a soutenu puis Trump l'a détruit. »

Ce combat accompagne celui contre les grandes multinationales. En juin dernier, Axelle Lemaire a salué le caractère « historique » de la décision de la Commision européenne - après l'enquête conduite par la commissaire danoise Margrethe Vestager - de sanctionner Google d'une amende de 2,4 milliards d'euros pour abus de position dominante. « Ce que je trouve intelligent dans le business model de Google, c'est le fait qu'ils utilisent des données personnelles. Le problème, c'est que les services que nous utilisons sont gratuits parce que les données que nous produisons sont utilisées par des agences de publicités liées à Google. Nous devrions alors trouver les moyens de décider comment Google doit organiser la publicité. » Axelle Lemaire liste le nombre de services de Google que le public et les entreprises utilisent de façon quasi-automatique : la recherche, la publicité, les cartes, le cloud, l'intelligence artificielle. « Cela se traduit par une sorte de monopole dangereux », conclut-elle.

Ce moment où l'Europe peut (enfin) gagner

Au centre de chaque enjeux digital, se trouve donc le citoyen et ses données personelles. L'Europe l'a bien compris puisque le Règlement général sur la protection des données  (RGPD) pourra être appliqué le 25 mai prochain dans les 27 États membres de l'UE. Il constitue le texte de référence en matière de protection des données personnelles, renforce et unifie la protection des citoyens sur Internet. « C'est pour cette raison que l'Europe peut être qualifiée de continent où les données personnelles sont en sécurité et où l'on demande aux citoyens ce qu'ils veulent en faire. » D'après elle, cela n'a rien d'anodin. Cela sanctionne même un modèle différent des Américains et des Chinois. Et représente une compétition culturelle que l'Europe peut gagner.

Elle a toujours sa valise à la main. Voilà une bonne heure que nous parlons, mais la conseillère en stratégie nous donne encore l'impression qu'elle peut se lever et partir à tout moment. En 5 ans de politique de haut niveau, Axelle Lemaire a enchaîné les combats et parle encore de « batailles » ou de « compétitions » à gagner. Parmi tous les enjeux que recouvre le Net, l'ancienne socialiste n'a pas oublié celui de l'emploi, qui concerne « des femmes et des hommes » comme on dit en politique. « C'est vrai que nous vivons dans une époque où l'intelligence articificielle peut remplacer certains emplois, confie-t-elle. Comme je l'ai vu récemment en Chine. » Pour anticiper et penser ces changements, elle s'est beaucoup investie dans un mouvement baptisé La French Tech et a contributé à créer la Grande École du Numérique, « une opportunité pour les jeunes sans emploi ou sans diplôme d'apprendre de nouveaux métiers comme celui de concepteur de site web ou de développeur ». « Une des manières de répondre au problème de la disparition de certains emplois, c'est le fait que les gens puissent avoir accès à l'éducation et à l'enseignement tout au long de leur vie », ajoute-t-elle.

« Tout change si vite que les gens doivent s'adapter en permanence, déroule-t-elle encore. Cela signifie que le système éducatif doit être en mesure de former régulièrement les personnes aux nouvelles compétences de demain. C'est le grand défi. » Sans langue de bois, Axelle Lemaire nous souffle que la France n'est pas tout à fait prête à relever le challenge. Même si, dans le sillage de sa loi sur le numérique, le secrétariat d'État où elle est passée est mieux doté, en ressources humaines comme en financement. Peut-être qu'encore une fois, la réponse est ailleurs, à l'étranger ? « À Paris, lorsque vous passez un entretien d'embauche, on ne vous demande pas quel est votre nom mais quel diplôme vous avez obtenu. À Londres, en revanche, on vous demande combien vous gagnez. Je ne sais pas ce qui est le mieux... »

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