Avortement en Espagne : on marche sur des oeufs

Article publié le 21 janvier 2014
Article publié le 21 janvier 2014

La nouvelle loi sur l’avortement que le ministre de la justice prétend adopter va plus loin que la première, entérinée en 1986. Si la loi passe, l’Espagne vivrait alors un grand retour en arrière qui la positionnerait loin derrière beaucoup de pays européens. Allons-nous revenir au temps où il était nécessaire d'aller à Londres pour avorter ?

Pen­dant le fran­quisme et plus par­ti­cu­liè­re­ment pen­dant la dé­cen­nie qui l’a suc­cédé – alors que les men­ta­li­tés chan­geaient beau­coup plus ra­pi­de­ment que les lois - une femme qui « avait un pro­blème » (de ceux qu’on ne pro­nonce qu’en chu­cho­tant en l’ac­com­pa­gnant d’un geste cir­cu­laire sur le ventre) fi­nis­sait par en­tendre cette phrase aussi in­quié­tante que por­teuse d’es­poir : « va à cet en­droit et dit que tu viens de ma part. Ils s’oc­cu­pe­ront de tout ».

Un vol char­ter et 3 jours à Londres

Bien en­tendu, der­rière ce mys­té­rieux « ils », plu­sieurs per­sonnes pou­vaient se ca­cher. Les femmes avec le moins de res­sources pou­vaient faire appel à une cli­nique clan­des­tine, si elles avaient de la chance. Dans le meilleur des cas, et seule­ment si l’in­té­res­sée pou­vaient se per­mettre de dé­pen­ser un mois de sa­laire, elles pou­vaient alors être en­voyées dans une agence de voyage qui of­frait ce genre de ser­vice. Un vol char­ter, trois jours à Londres et un re­tour à la mai­son avec un goût amer. Mais le « pro­blème », fi­na­le­ment, était ré­solu. 

C’est de cette ma­nière que plus de 90 000 Es­pa­gnoles ont in­ter­rompu leur gros­sesse en 1985, un an seule­ment avant l’adop­tion de la loi sur l’avor­te­ment. Pour beau­coup d’entre elles, ce fut sans le consen­te­ment des pa­rents, par peur de l’in­com­pré­hen­sion ou pire, par crainte qu’ils ne res­pectent pas leur dé­ci­sion. Cette si­tua­tion pour­rait se re­pro­duire bien­tôt si cette nou­velle loi est ap­prou­vée. 

Le pro­jet de loi mené par le mi­nistre de la Jus­tice, Al­berto Ruiz-Gal­lardón, est tel­le­ment res­tric­tif qu’il va même plus loin que la loi de 1986, en vi­gueur jus­qu’à 2010.  Avec ce nou­veau texte, l’Es­pagne, un pays pour­tant en phase avec l’Eu­rope, est en passe de de­ve­nir l’un des pays les plus res­tric­tifs au monde en la ma­tière.  

Cette loi fait dis­pa­raitre l’avor­te­ment libre les 15 pre­mières se­maines et l’in­ter­rup­tion vo­lon­taire de gros­sesse passe du droit au délit, avec deux ex­cep­tions : un risque grave pour la santé phy­sique ou men­tale de la femme et le viol. L’ob­jec­tion de conscience des mé­de­cins est re­mise au goût du jour, tout comme l’au­to­ri­sa­tion pa­ren­tale dans le cas des mi­neurs. En plus de ça, la mal­for­ma­tion grave chez le fœtus n’est plus une cause lé­gale d’avor­te­ment. En d’autres termes, les femmes sont obli­gées de don­ner nais­sance à des en­fants dont les condi­tions men­tales ou phy­siques em­pê­che­ront le dé­ve­lop­pe­ment nor­mal de l’or­ga­nisme en en­traî­nant pro­ba­ble­ment la mort après quelques mois.

C'est en effet l'un des points les plus contro­ver­sés du nou­veau texte, qui a sus­cité de sé­rieux désac­cords, même parmi les classes po­pu­laires. Le mi­nistre Gal­lar­don s’ap­puie sur la conven­tion de l’ONU re­la­tive aux droits des per­sonnes han­di­ca­pées, mais trompe in­ten­tion­nel­le­ment tout le monde en as­si­mi­lant le han­di­cap à des mal­for­ma­tions ou pa­tho­lo­gies graves dif­fi­ci­le­ment com­pa­tibles avec une vie digne. 

L’AVOR­TE­MENT SANS CONSEN­SUS 

Le ma­laise de cer­tains di­ri­geants ré­gio­naux du Parti Po­pu­laire (PP) est évident. Les fa­meux « ba­rons » es­pèrent tou­jours pou­voir adou­cir le texte pen­dant son étude au Par­le­ment. Cer­tains ont ex­primé pu­bli­que­ment leur désac­cord et sont allés jus­qu’à de­man­der un vote se­cret ou une li­berté de vote, ce qui est in­ha­bi­tuel pour un parti ha­bi­tué à ava­li­ser toutes les dé­ci­sions de ma­nière gré­gaire. Et tout cela mal­gré la consigne dic­tée par le Pre­mier mi­nistre Ma­riano Rajoy - connu pour son style « wait and see » - selon la­quelle il faut évi­ter un débat pu­blic sur une ques­tion re­je­tée par une ma­jo­rité de la so­ciété.

Le si­lence de Rajoy, qui cherche dé­li­bé­ré­ment à res­ter au se­cond plan et à se ré­ser­ver le rôle d’ar­bitre en cas de conflit,  peut être in­ter­prété comme une conces­sion à l’aile la plus dure de son parti, « le Tea Party es­pa­gnol », em­mené par l’ex-pré­sident du gou­ver­ne­ment José María Aznar. Au­tre­ment dit : la FAES et cer­tains di­ri­geants de la Confé­rence épis­co­pale es­pa­gnole. Il n’y a pas plus de consen­sus au sein de l’église qu’au PP. Les prin­cipes ul­tra-or­tho­doxes de la droite entrent di­rec­te­ment en conflit avec cer­taines po­si­tions des or­ga­ni­sa­tions de l'église, plus ou­vertes et en contact di­rect avec la réa­lité, ce qui les situe dans le sillage des po­si­tions du Pape Fran­çois

Mais la fré­né­sie mé­dia­tique et la contes­ta­tion in­terne ne pa­raissent pas avoir d’in­ci­dence sur le mi­nistre phare du mo­ment, qui semble dé­ter­miné à faire taire les voix mo­dé­rées proches du PSOE. Gal­lardón – un homme qui aime être au centre de l’at­ten­tion - n'a pas fai­bli dans sa croi­sade anti-avor­te­ment, bien au contraire. Il af­firme que sa loi est « la plus pro­gres­siste du gou­ver­ne­ment ».

Rien n'est plus éloi­gné de la réa­lité. Si le texte passe, nous se­ront confronté à un droit en échec en Es­pagne. Le Royaume-Uni re­con­naît de­puis 1967 le droit à l'avor­te­ment libre au cours des 24 pre­mières se­maines pour sau­ver la vie de la mère, pro­té­ger sa santé phy­sique ou men­tale en l'ab­sence d'ano­ma­lies fœ­tales ou pour des rai­sons so­cio-éco­no­miques. Viol ou in­ceste ne sont pas cités, mais dans la pra­tique, ils sont pris en compte par le se­cond cas. 

Il est de même dans des pays comme l'Al­le­magne, l'Au­triche, la Bel­gique, le Da­ne­mark, la Fin­lande, la France, la Grèce, le Por­tu­gal et même l'Ita­lie, pays hau­te­ment ca­tho­lique, pour ne citer qu’eux. De fait, si cette loi est adop­tée sans chan­ge­ments, l'Es­pagne sera pla­cée au même ni­veau que la Po­logne, juste de­vant l’Ir­lande, où l’avor­te­ment n’est au­to­risé qu’en cas de dan­ger de mort ou de sui­cide de la mère, et deux points der­rière l’An­dorre, où, aussi fou que cela puisse pa­raitre, l’avor­te­ment est in­ter­dit dans tous les cas.