Avignon 2016 : le théâtre est mort, vive le théâtre !

Article publié le 1 août 2016
Article publié le 1 août 2016

Une scénographie toujours plus spectaculaire, des écrans et caméras sur scène, de la musique live, le théâtre évolue, se transforme au risque de se perdre. Deux spectacles se sont distingués cette année dans le crû avignonnais : Les Damnés, d'Ivo Van Hove dans le « In », et Tous contre Tous, mis en scène par Alain Timár, dans le « Off ». Deux pièces, deux visions.

Une technique maîtrisée, des comédiens trophées

Tout y est, l’écran, les deux steadycams, les loges visibles depuis la scène, les accessoires, et bien sûr, les comédiens de la Comédie Française. Si quelques spectateurs s’étonnent de la présence des deux caméramans sur la scène, beaucoup ont un goût de déjà-vu, le mélange des genres est à la mode.

L’écran, il était déjà là dans le Hamlet d’Ostermeier, présenté en 2008 sur cette même scène du Palais des Papes, puis à la Schaubühne à Berlin. Les steadycams quant à elles, on les retrouvait récemment à la Volksbühne berlinnoise dans Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière de Castorf.

Le soleil se couche sur Avignon, la pièce commence, les caméras s’allument, et, bien entendu, on a les yeux rivés à l’écran. Pratique certes, pour ceux qui sont assis à l’autre bout du Palais et qui auraient voulu voir Guillaume Gallienne d’un peu plus près. Énervant pour les autres, comme si on n’avait pas déjà assez d’écrans à la maison ! Certes, Ivo Van Hove ne va pas aussi loin que Carstorf dans l'utilisation de la caméra. En effet, dans la dernière création de ce dernier, on passait presque quatre heures à regarder l'écran (sur cinq heures de spectacle), les comédiens étant certes sur scène, mais dissimulés par les décors. Ivo Van Hove utilise la caméra comme accessoire, pour raccourcir la scène ou l’élargir. Ainsi, tandis que deux personnages se répondent au centre de la scène, l'écran, au-dessus d'eux, diffusent les images de ceux qui sont en train de se changer un peu plus loin. De même, on aura l'occasion de découvrir l'intérieur du Palais des Papes quand le caméraman s'élancera à la poursuite d'Elsa Lepoivre dans les coulisses de pierres froides. Sympa, mais sans plus.

La comédienne avoue, l'air encore surpris qu'ils ont « travaillé trois semaines seulement à Paris, puis une semaine ici, donc en fait c'est un spectacle qui aura été monté en quatre semaines ». Ivo Van Hove, lui, a passé plus d’un an à régler la technique et préparer la scénographie… Guillaume Gallienne aime raconter au fil des interviews ses discussions avec le metteur en scène, peu porté sur la psychologie des personnages : « Les déplacements, le rapport à la vidéo et à la musique, tout est hyper travaillé à l’avance, comme pour un opéra. Et les personnages ne sont jamais abordés de manière psychologique : Ivo nous incite plutôt à suivre la partition (...) ». Soit. Résultat, la critique salue le professionnalisme des acteurs (car oui, trois semaines, on ne peut qu’applaudir), la richesse de la pièce (effets spéciaux, musiciens en live, cameramans irréprochables), et… Voilà. Même les journalistes les plus emballés ne peuvent s’empêcher de noter l’enthousiasme modéré des spectateurs, les applaudissements qui tardent à retentir. Les Damnés est une pièce irréprochable certes, mais terriblement lisse. Jacques Nerson résumera parfaitement l'idée dans Le Masque et La Plume du 10 juillet dernier consacré au Festival In : « Je n’ai pas du tout été ému par ce spectacle, je suis resté à l’extérieur (…) ». C’est exactement cela, on admire, on s’extasie, mais on n’est aucunement touché. Choqué peut-être, mais pas touché, d’autant plus qu’Ivo Van Hove est « souvent pris au piège d’idées faciles et fascinantes ».

Oh surprise, pas d’écran, pas de nudité inexpliquée ni de tabous terribles à transgresser dans Tous contre Tous, une pièce d’Arthur Adamov (écrite en 1952!) mise en scène par Alain Timár. Ici, c’est la force du collectif qui marque le spectateur, pas les effets spéciaux. Ils sont quinze sur scène (neuf femmes et six hommes), s’échangeant les rôles, chantant, scandant les décisions d’un gouvernement qui pourraient très bien devenir le nôtre - le serait-il déjà ? Et ils sont là les effets spéciaux du théâtre : la magie du groupe, les mouvements, les chants, réglés au millimètre près, impressionnants par leur force et la puissance qu’ils donnent aux mots, aux idées qui traversent les corps pour venir jusqu’à nous. Ils sont quinze mais ils ne font qu’un, un texte, une pièce. Alain Timár le dit lui-même, « dans ce que je dénomme "réalisme poétique et symbolique", l’écriture ou le texte, la gestuelle des acteurs, la musique, la scénographie font partie intégrante d’une même partition ».

Un retour à l’essence même du théâtre

Une toile blanche symbolise la scène. Les costumes sont disposés en ligne, au sol dans le fond. La volonté est la même que dans Les Damnés : personne ne sort de scène, les acteurs se changent à la vue du public. Mais les coiffeuses aux mille accessoires qui brillaient sur la scène du Palais des Papes ont laissé place ici au dépouillement le plus total. Trois couleurs pour trois personnages. Deux vêtements, l’un en maille, symbole de la pauvreté, l’autre plus coquet, symbole de richesse. Des manteaux marqués d’un signe rouge pour les réfugiés, des blouses d’ouvrier pour le peuple. Les comédiens se les échangent et s’aident à s’habiller en quelques secondes, dans une demie-lumière, au rythme des percussions du fantastique Young Suk, qui joue en live, lui aussi, tout au long de la pièce. Rien n'est dit, et tout est clair. Quand les dernières notes retentissent, ils sont tous là, autour du carré blanc. Ils annoncent d’une seule voix le lieu, les personnages, qui vont entrer en scène. Quand leur nom est cité, ils avancent d’un pas. Sur le sol noir ils sont neutres, ils sont encore comédiens, plus tout à fait eux-mêmes et pas tout à fait autres, ils sont seulement ces supports, ces voix qui se taisent pour l’instant, mais déjà on frissonne. Dans le court silence qui précède la réplique, le corps se transforme, il devient personnage, Jean s’affaisse, déprimé, Marie baisse la tête, honteuse, la Mère se courbe, elle boîte. Puis ils avancent un à un à l’intérieur du carré blanc. Où l’on voit soudain les meubles de la chambre, les murs dans la rue, où l’on voit, simplement. Sans qu’on ne nous dise rien, surtout, sans qu’on ne nous impose rien.

 

Parce que les mots suffisent

Bien sûr, le vocabulaire résonne : « réfugiés », « camps », « exécutions ». Mais personne ne nous tire dessus pour autant. Vraiment, Les Damnés manquait de finesse. Finir sa pièce en laissant un personnage tirer sur le public dans un vacarme traumatique, au cas où les plus naïfs n’auraient pas encore compris le parrallèle entre le nazisme et les tueries d’aujourd’hui... Ce n'était franchement pas nécessaire. Alain Timár fait davantage confiance au texte, aux spectateurs également, et à ses acteurs, finalement, car ce parrallèle, il ne nous quitte pas une seconde. Ces camps dont on nous parle, ils ne sont plus les vestiges d’une Seconde Guerre mondiale d’un autre siècle. Littéralement. Ils existent aujourd'hui, et nous fermons les yeux, quand nous n’aidons pas à les construire, ces camps de réfugiés, qu’on ne veut pas accueillir chez soi, qu’on veut parquer ailleurs, conduire ailleurs. Et puis ces hommes, Jean et Zenno qui sont les bourreaux, puis les victimes, puis les bourreaux, encore, promettant puis craignant la mort. Ils ne sont pas les hommes d’un autre pays, leurs visages sont blancs. L’absurdité de leur condition est la nôtre. Nous qui fermons les yeux, les frontières devant ces réfugiés dont la vie est menacée, nous qui les enfermons dans des camps, monnayons leur présence ou leur départ, nous voilà nous-mêmes menacés. Voilà qu’à chaque instant nos vies sont menacées. Sans distinction de genre, de religion, de richesse, nous sommes tous de potentielles victimes. Tout se mélange soudain. Et nous sommes seuls, tous contre tous, l'unité (et pas seulement nationale) semble loin.

La pièce pourrait être trop longue, elle ne l’est pas. Car il faut du temps pour digérer ce qui se joue, bien que le texte soit simple, très simple, comme celui du scénario de Visconti (qu’Ivo Van Hove a directement adapté, ndlr). Or un texte, aussi simple soit-il, n'a pas besoin de fioritures. L'art, quand il est maîtrisé, respecté, s'envole très vite vers le génie, en quelques battements d'ailes. Visconti magnifie l'image pour offrir un film sublime. Timár retourne aux codes ultimes du théâtre, cherchant ainsi la catharsis grecque grâce à laquelle le spectateur pourra crier, pleurer ses peurs. Van Hove flotte entre les deux, puis se fige dans une peinture. Il collectionne les outils, les plus beaux pinceaux, et nous offre un merveilleux tableau. Un tableau qui, par principe, ne se destine pas à la scène. Il lui manque la vie pour aspirer au théâtre, sa place est sur le mur.

À la fin de Tous contre tous les larmes montent aux yeux. Les spectateurs se lèvent, les « bravos » résonnent, les mains s’écrasent l’une contre l’autre. On est soufflés, par la puissance du discours, la beauté des comédiens, de leur troupe, le talent du scénographe, qui d’un rien, fait un tout. Et pas l’inverse non, surtout pas l’inverse.