Avec « The Square », Ruben Östlund a singé le Festival de Cannes !

Article publié le 4 août 2017
Article publié le 4 août 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Lors du Festival de Cannes 2017, la Suède a été mise sur le devant de la scène à l’occasion de la remise de la Palme d’Or à The Square, le nouveau film de Ruben Östlund qui n’a pas manqué de surprendre le public cannois ainsi que la critique.

Une Palme contestée mais méritée

Le dimanche 28 mai 2017, le jury de Pedro Almodóvar a décerné la Palme d’Or à The Square, le cinquième film de Ruben Östlund, qui avait connu un certain succès avec son film précédent Snow Therapy (2014). Le choix du jury a immédiatement été contesté par certains critiques qui plaçaient leurs espoirs dans le film engagé de Robin Campillo, 120 battements par minute, qui a tout de même remporté le Grand Prix.

Souvent de mauvaise foi, ces critiques ont dénoncé un « manque d’audace » (Télérama) de la part du jury sans même réellement justifier leur propos ni même reconnaître les qualités de The Square. Comme si chaque année il fallait récompenser soit un film engagé, porteur d’un propos ou militant, soit un film d’un réalisateur dont on ne compte plus les prix, comme Michael Haneke, Roman Polanski ou Ken Loach, ce qui rend la démarche quelque peu rébarbative.

Mais non, cette année, à la surprise générale, le jury a décidé de récompenser un vrai film de cinéma, pas une œuvre engagée, pas une énième œuvre d’un habitué du festival, mais l’œuvre ambitieuse d’un grand artiste venu de Suède, n’en déplaise aux journalistes grincheux. Et l’heureux lauréat a su récupérer son prix avec panache et modestie lors d’une prestation survoltée !

Un regard minutieux sur la condition humaine

Oui, le cinéma de Ruben Östlund, c’est du grand art, du grand cinéma. Avec ses films précédents, et plus encore avec The Square, le cinéaste remet en question l’art cinématographique et bouleverse le medium même, avec la vision d’un véritable artiste. Östlund est l’un des rares réalisateurs à porter l’espoir d’un cinéma nouveau.

Avec The Square, Ruben Östlund nous livre une fois de plus une fresque sur la condition humaine à travers le portrait de Christian, père divorcé et conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain pour lequel il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square ». Mais lorsqu’il se fait voler son portable en pleine rue et qu’un scandale tombe concernant la campagne de sa prochaine exposition, la véritable nature de Christian va se révéler et va être mise à dure épreuve…

Comme à son habitude, Ruben Östlund met au cœur de son propos la question de l’intégration et de l’interaction de l’homme dans l’espace. Christian, qui est somme toute un être comme tout le monde, ne cesse d’être confronté à ces « petits riens » du quotidien qui bouleversent tout.

 

Entre hasard, inattendu et désillusion

En effet, chez Östlund, rien ne se passe jamais comme prévu. Une interview maladroite, un discours interrompu, une amante d’un soir insistante, un vol de portable… Autant de situations cocasses qui prêtent à rire, mais toujours sur le fil du rasoir entre le comique et le dramatique, l’un résultant souvent de l’autre. Car chacune de ces situations comiques donne lieu à un drame. Et chaque drame dans lequel s’enlisent les personnages donne lieu à des situations burlesques qui ne manquent pas d’évoquer l’univers de Jacques Tati.

Ruben Östlund dépeint la société moderne avec une précision et une justesse admirables. The Square est une satire acerbe de la bourgeoisie et de l’art contemporain, avec toute la médiocrité et l’hypocrisie qui en découlent. Mais le réalisateur n’adopte pas pour autant une posture négative ou nihiliste. Tout autant que le spectateur, il se pose pour chacun de ses films comme l’observateur des personnages qui évoluent dans l’écran et qui peinent à mener à une réconciliation lors du dénouement.

Son cinéma n’est pas manichéen. Tous les personnages naviguent entre le Bien et le Mal, la force et la lâcheté, tout comme la société se fonde sur les frontières entre riches et pauvres. Dans ce film, tous ces clivages cohabitent ensemble et se confrontent entre eux. Et c’est là que le cinéma de Ruben Östlund dérange — certains spectateurs quittant la salle — et fascine le plus, car le cinéaste expose à tous ce que l’être humain renferme au plus profond de lui-même.

 

Quand le cinéaste se fait le « primatologue » du monde moderne

Alors que le personnage masculin de Snow Therapy souffrait d’un sentiment de lâcheté après avoir abandonné sa famille lors d’une avalanche, ici, Christian refuse de faire face à la réalité, sauf quand il s’agit de servir ses propres intérêts. Östlund révèle le paradoxe inextricable de l’homme occidental, qui prône l’égalité et défend des causes humanitaires tout en ignorant un sans-abris lorsqu’il passe devant…

Ruben Ostlund officielleLe cinéaste suédois n’est pas là pour donner des leçons. Il se pose en témoin — posture qu’il adoptait déjà avec brio dans son court-métrage Incident by a Bank (2010) — et observe l’être humain comme un primatologue observerait les singes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le primate est un thème essentiel du film à travers ses différentes incarnations, comme lors de la sidérante et dérangeante séquence finale.

Östlund malmène le spectateur en le mettant face à ses complexes et joue avec ses émotions, en passant en un instant du rire au malaise. En persévérant dans cette voie avec génie, on a toutefois l’impression que parfois le réalisateur ne sait plus comment arrêter son film, en l’étirant sans fin. En réalité, c’est une manière de mieux jouer avec les nerds et la patience du spectateur. The Square, qui dure 2h22, en est la preuve. Le cinéma de Ruben Östlund n’est pas fait pour fédérer un large public, mais pour le mettre à rude épreuve, sans pour autant le priver de son plaisir de spectateur et de cinéphile.

The Square, une véritable oeuvre d’art

« Le Carré est un sanctuaire de confiance et de bienveillance. En son sein, nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs » (inscription sur l’oeuvre d’art The Square).

Avec The Square, Ruben Östlund réalise une véritable oeuvre d’art absolue et multiforme. Le cinéaste y mêle happening, architecture, vidéo, musique, danse… Mise en abîme ironique d’une oeuvre d’art, le film dépeint avec finesse et ironie le monde de l’art contemporain, en « singeant » ses artistes, ses oeuvres, et sa forme filmique elle-même, en adoptant certaines postures dignes d’un travail de plasticien ou de vidéaste.

Il est d’ailleurs éclairant de rappeler que ce film est issu d’une véritable exposition conçue par Ruben Östlund et Kalle Boman qui s’est déroulée du 18 avril au 31 mai 2015 à Värnamo dans le sud de la Suède. Cette exposition mettait déjà en scène le fameux carré.

Finalement, en filigrane de cette satire de l’art contemporain, Ruben Östlund exprime avec sincérité tout son amour pour l’art et le cinéma, à travers un film d’une qualité irréprochable et d’une intelligence rare, ce qui place le cinéaste parmi les réalisateurs européens les plus talentueux et les plus prometteurs, que ce soit avec ou sans Palme d’Or.

The Square, de Ruben Östlund, avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary, Christopher Laessø. Produit par Plattform Produktion, Essential Films, Parisienne et Coproduction Office. Distribué par BAC Films. Durée : 2h22. Sortie le 18 octobre 2017.