Aux racines de l'Europe ...

Article publié le 20 novembre 2009
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Article publié le 20 novembre 2009
Le marathon d’Europe Jean-François Rischard Ancien vice-président de la Banque mondiale pour l'Europe Comment se fait-il que les peuples d’Europe – patchwork de tribus et de territoires en marge de régions bien plus grandes – aient fini par développer une vision commune et par apporter une contribution si remarquable à l’humanité ?
Au fil des années, j’ai passé au crible plusieurs explications possibles, mais celle qui me semble être la plus convaincante est celle d’une vision du monde héritée des Grecs. Cette perception apparue il y a environ trois millénaires repose sur l’idée que la vie sur Terre est agréable, intéressante, méritant d’être étudiée, et que les dieux du ciel, quant à eux, ne devraient pas être pris trop au sérieux ; une vision qui tranche avec celle, plus ancienne, qui considère que la vie ici-bas est bien misérable et, en tous points, inférieure à celle plus parfaite menée au paradis divin tel qu’il était imaginé dans une dimension céleste. De manière générale, c’est en épousant cette perception du monde nouvelle et audacieuse que les peuples d’Europe sont parvenus à se défaire d’une vision ancienne, corollaire, sapant le potentiel humain : l’image de populations crédules maintenues en rang par des dirigeants brutaux placés au sommet de leurs hiérarchies respectives, sous prétexte de leurs soi-disant liens de communication exclusifs avec les hautes sphères divines. Ainsi, tel que je vois les choses, l’Europe s’emplit de l’oxygène qu’incarnait la perception géniale des Grecs et se l’appropria au fil des siècles, la diffusant jusqu’à ce qu’elle devienne le point d’ancrage du monde s’opposant à la crédulité et à la règle de la brutalité : les deux grandes idées de la quête empirique et de la démocratie. Mais des millénaires de guerres incessantes ne firent pas de ce marathon une promenade de santé. Pendant de longues périodes, peu de coureurs restèrent dans la course, puis l’Europe dut se défaire de deux types de combats qui la ralentissaient. D’une part, faire disparaître les vestiges de l’autre perception du monde, provoquant des guerres insensées nourries par des revendications religieuses conflictuelles. Elle réalisa cela au travers d’une autre grande idée : la séparation de l’Église et de l’État. Plus encore, l’Europe dut mettre un terme à son réel fléau : les guerres désespérées nourries par des revendications territoriales rivales. Puisque les trois premières grandes idées ne suffirent pas à régler le problème, l’Europe supprima la notion même de guerre en inventant une quatrième idée : celle de l’Europe – la première vraie union durable entre États-nations au monde. Alors qu’aujourd’hui nous sommes confrontés aux limites de la planète, devant trouver des façons nouvelles en vue de résoudre les problèmes mondiaux actuels, le temps est peut-être venu pour les peuples d’Europe de faire à nouveau oeuvre d’imagination et de contribuer à une nouvelle vision du monde et à de nouvelles grandes idées qui soutiendront et guideront l’humanité au fil de ses trois prochains millénaires.

La mystique de l’Europe

Katherine Marshall

Senior fellow at Georgetown’s Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs

Aimer son pays natal semble être un aspect de la condition humaine. Cet attachement a d’autant plus de sens aujourd’hui, alors que chaque jour nous nous déplaçons, nous bougeons, nous décollons et atterrissons à un nouvel endroit, aux quatre coins de la Terre ; chaque peuple et chaque culture devient un nouveau terrain de découverte. Se défaire des attaches liées à notre identité et à notre lieu de naissance peut être libérateur et positif. Mais il existe une saveur particulière et persistante que l’on trouve dans cet amour du « chez-soi » européen, ancré dans un espace physique qui respire tout entier la culture et l’histoire. Nous sommes tous saisis d’une profonde et vibrante émotion à savourer la beauté de la Seine au soleil couchant, avec ses péniches intemporelles passant sous les ponts ; à se promener dans les rues de Rome où le passé et le présent s’entremêlent ; à s’arrêter dans un village suisse où la verte fraîcheur des vignobles contraste avec les sommets s’élevant vers le ciel tandis que les clarines carillonnent paisiblement en une lointaine musique ; ou encore à vibrer dans l’énergie des rues trépidantes de Londres où les cabines de téléphone rouges et les taxis noirs semblent demeurer des icônes intemporelles. Ces dimensions de l’Europe nous appartiennent à nous tous. Mais pour les Européens, l’amour de l’Europe dépasse la majesté sophistiquée du lieu et sa signification dans la destinée. Et ce lien d’amour du « chez-soi » semble persister. Une mystique européenne bien à elle engage et lie ensemble, dans un rapport inextricable, lieu et culture. Si Dieu a créé la Terre avec soin et affection en en façonnant chaque courbe et chaque couleur, alors on peu Le suspecter de s’être attardé avec émotion un peu trop longtemps en Europe pour y créer une beauté éternelle tout en contraste. L’Europe est avant tout un espace physique, et cet espace semble lié à un peuple ; tout comme un lieu est lié à son histoire, l’Europe a l’indéfinissable magie des différentes cultures qui l’ont façonnée. La manière dont identité et lieu, ou encore culture et destinée, sont liés est nettement en mutation. Mais il existe un attachement tout particulier, ainsi qu’un amour du lieu, qui semble constituer un élément durable et faire de l’Europe ce qu’elle est, tout en la rendant différente et inimitable.

L’Europe contemporaine, une expérience pionnière

Amin Maalouf

Romancier et journaliste

De mon point de vue, l’expérience de l’Europe contemporaine indique, pour l’humanité entière, le chemin à suivre : mettre peu à peu derrière soi les haines accumulées, les querelles territoriales, les rivalités séculaires ; laisser les filles et les fils de ceux qui s’étaient entre-tués se tenir par la main et concevoir l’avenir ensemble ; se préoccuper d’organiser une vie commune, pour six nations, puis pour neuf, douze ou quinze, puis pour une trentaine ; transcender la diversité des cultures sans jamais chercher à l’abolir, pour que naisse un jour, à partir des nombreuses patries ethniques, une patrie éthique. Tout au long de l’histoire, chaque fois qu’une voix s’élevait pour dire que les différentes nations de la planète devraient se réconcilier, se rapprocher les unes des autres, gérer solidairement leur espace commun, envisager l’avenir ensemble, elle a été immanquablement taxée de naïveté pour avoir osé prôner pareilles utopies. L’Union européenne nous offre justement l’exemple d’une utopie qui se réalise. Elle constitue, de ce fait, une expérience pionnière, une préfiguration plausible de ce que pourrait être demain une humanité réconciliée, et la preuve que les visions les plus ambitieuses ne sont pas forcément naïves. Cela dit, l’entreprise n’est pas sans failles. Tous ceux qui y participent expriment parfois des doutes. J’éprouve moimême, à son endroit, certaines impatiences. Je voudrais que l’Europe donne l’exemple de la coexistence, aussi bien entre ses peuples fondateurs qu’à l’égard des immigrés qu’elle accueille ; je voudrais qu’elle se préoccupe bien plus de sa dimension culturelle, qu’elle organise bien mieux sa diversité linguistique ; je voudrais qu’elle résiste à la tentation d’être un « club » des nations chrétiennes, blanches et riches, et qu’elle ose se concevoir comme un modèle pour l’ensemble des hommes ; et je voudrais aussi qu’elle ose bâtir, sur le plan institutionnel, une seule entité démocratique, un équivalent européen des États-Unis d’Amérique, avec des États dotés d’une plus grande spécificité culturelle et qui se préoccuperaient de la défendre et de la promouvoir, mais avec des dirigeants fédéraux élus le même jour sur l’ensemble du continent, et dont l’autorité soit reconnue par tous ; oui, je m’inquiète des frilosités que je perçois, et de certaines myopies morales. Mais ces réserves que je formule ne diminuent en rien ma foi en la valeur exemplaire du « laboratoire » que représente la construction européenne à l’étape cruciale où se trouve l’humanité. Texte sélectionné par l’auteur pour L’Europe à la carte, extrait du livre Le Dérèglement du monde, publié chez Grasset en 2009.