Auschwitz : contre l'oubli

Article publié le 27 janvier 2015
Article publié le 27 janvier 2015

Très peu de sur­vi­vants de la ter­reur nazie qui ré­gnait lors de la Se­conde Guerre mon­diale vivent en­core. Une ren­contre or­ga­ni­sée à Au­sch­witz a été l'oc­ca­sion de réunir, 70 ans après la li­bé­ra­tion du camp de tra­vail et d'ex­ter­mi­na­tion d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau, des sur­vi­vants de l'ho­lo­causte.

À Au­sch­witz, tout est calme et il fait un froid gla­cial. Des gla­çons se sont for­més sur la clô­ture de bar­be­lés qui en­toure le vaste ter­rain et qui est sou­vent pho­to­gra­phiée et mon­trée comme un sym­bole de ter­reur. Le ther­mo­mètre af­fiche -13°. Un vent gla­cial souffle conti­nuel­le­ment sur l'an­cien camp de tra­vail et d'ex­ter­mi­na­tion al­le­mand d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau.

Lé­gè­re­ment pen­ché en avant, mais d'un pas ra­pide, Jacek Zie­li­nie­wicz avance sur les routes gla­cées que les dé­te­nus eux-mêmes ont dû fa­bri­quer il y a plus de 70 ans. Il passe de­vant la garde cen­trale, des ba­raques, des ruines de fours cré­ma­toires où des mil­liers de per­sonnes ont été ga­zées et brû­lées. Il conti­nue le long de la voie fer­rée par la­quelle des Juifs, des pri­son­niers po­li­tiques, des han­di­ca­pés, des ho­mo­sexuels et des Roms ont été ame­nés au camp, dans des trains de mar­chan­dises, et n'en sont ja­mais res­sor­tis. Pour des mil­lions de per­sonnes, Au­sch­witz-Bir­ke­nau est connu comme le plus grand camp de concen­tra­tion et d'ex­ter­mi­na­tion. Un sym­bole du gé­no­cide.

« Je ne ressens plus aucune haine »

« Nous étions tous af­fa­més. Mais le pire pour moi, c'était d'avoir si froid. Nous étions toute la jour­née à l'ex­té­rieur, qu'il pleuve ou qu'il neige », ex­plique Jacek Zie­li­nie­wicz qui a dû sup­por­ter ce froid épui­sant pieds nus et vêtu seule­ment d'un mince uni­forme de pri­son­nier rayé noir et blanc. Il a été ar­rêté en août 1943, en­fermé comme pri­son­nier po­li­tique. Il a sur­vécu au camp d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau et, après son trans­fert, à celui de Daut­mer­gen situé près de Rott­weil (sud-ouest du pays, ndlr). Jacek Zie­li­nie­wicz est l'une de ces rares personnes à être sor­ties vi­vants de l'em­prise du Troi­sième Reich et à pou­voir en­core par­ler de cette hor­reur. Pour ra­con­ter son his­toire, l'homme voyage sou­vent dans toute la Po­logne et re­vient ré­gu­liè­re­ment à Au­sch­witz. Il se rend aussi en Al­le­magne, ce pays au­tre­fois si re­douté, et parle avec des étu­diants ou de jeunes adultes. « Je ne res­sens plus au­cune haine et c'est ma vic­toire. Il n'y a pas de mau­vaise na­tion, il n'y a que de mau­vaises per­sonnes », ra­conte ce père de deux filles. Sa cap­ti­vité ter­miné, il a tra­vaillé comme in­gé­nieur dans l'in­dus­trie de la viande.

Après 50 ans d'exer­cice, le Po­lo­nais a pris sa re­traite. Son oc­cu­pa­tion est au­jour­d'hui de trans­mettre son ex­pé­rience, d'édu­quer les jeunes et ainsi de lut­ter contre l'ou­bli. « Vous n'êtes pas res­pon­sables du passé, mais vous êtes res­pon­sables de l'ave­nir », dit Jacek Zie­li­nie­wicz aux 22 jeunes jour­na­listes venus à Au­sch­witz d'Al­le­magne, de Po­logne et d'autres pays d'Eu­rope cen­trale et orien­tale dans le cadre du pro­jet Na­hauf­nahme 2014 or­ga­nisé par la Maxi­mi­lien-Kolbe-Werk (or­ga­ni­sa­tion d'aide aux sur­vi­vants de camps de concen­tra­tion et d'ex­ter­mi­na­tion et de ghet­tos, ndlr).

Les jeunes jour­na­listes ont pu ren­con­trer cinq té­moins du ré­gime nazi, les in­ter­vie­wer et écrire leurs his­toires. Pour mieux com­prendre l'His­toire et rendre l'in­con­ce­vable un peu plus tan­gible, les jeunes jour­na­listes ont par­ti­cipé à des vi­sites gui­dées du camp et du centre de conser­va­tion du musée d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau. Ils se sont aussi ren­dus à l'ex­po­si­tion « Frag­ments de mé­moire - The la­by­rinth » de l'ar­tiste Ma­rian Kołod­ziej, an­cien pri­son­nier d'Au­sch­witz. L'ob­jec­tif des or­ga­ni­sa­teurs et des sur­vi­vants étaient que les 22 jeunes de­viennent des mul­ti­pli­ca­teurs, afin que l'His­toire, leurs his­toires, soient re­layées et ja­mais ou­bliées, pour que ce crime ne se ré­pète pas.

Près de 200 000 personnes « aiment » la page Facebook d'Autschwitz

Le tra­vail de mé­moire est confronté à de nou­veaux défis. C'est de nos jours déjà un pri­vi­lège de ren­con­trer des té­moins et de pou­voir par­ler avec eux. Ils se­ront de moins en moins dans les an­nées à venir à pou­voir et vou­loir par­ta­ger leurs ex­pé­riences de l'époque nazie. C'est aussi par­tiel­le­ment pour cette rai­son qu'il a été dé­cidé de sto­cker sur In­ter­net une par­tie de cette « mé­moire ». Le musée d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau en­tre­tient l'en­droit his­to­rique du camp et les nom­breux ves­tiges ex­po­sés au centre de conser­va­tion tels que des ba­gages, des chaus­sures ou même des che­veux de pri­son­niers. Mais l'uti­li­sa­tion des ré­seaux so­ciaux doit per­mettre d'at­teindre ceux qui ne peuvent pas venir à Au­sch­witz pour des rai­sons de coût ou d'éloi­gne­ment.

Jus­qu'à pré­sent la page fa­ce­book d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau est sui­vie par près de 200 000 per­sonnes. « Ça fait très bi­zarre d'être fan du musée ou d'aimer une photo d'Au­sch­witz. Il s'agit d'un pro­blème lin­guis­tique que nous avons abordé dès le début. Mais après cinq ans d'exis­tence, on a pu consta­ter que les gens traitent notre page fa­ce­book avec un grand res­pect », a dé­claré Pawel Sa­wi­cki, porte-pa­role du musée d'Au­sch­witz-Bir­ke­nau qui est aussi res­pon­sable des comptes Twit­ter et Ins­ta­gram.

Pour lui, les nom­breux abon­nés sont comme une grande classe. « Tout ce que je mets en ligne leur par­vient. Bien sûr, il y en a cer­tains qui ne font que cli­quer et ou­blient ra­pi­de­ment. Mais d'autres sont très ac­tifs », ex­plique Sa­wi­cki. À son avis, suivre la page Fa­ce­book et ac­cé­der ainsi à de nom­breuses in­for­ma­tions sur le musée en ligne ne peux pas se sub­sti­tuer à une vraie vi­site. « Nous ne vou­lons pas rem­pla­cer cette ex­pé­rience par notre offre sur les ré­seaux so­ciaux. Au contraire, nous vou­lons que les gens com­prennent par ce biais à quel point il est im­por­tant de venir ici », a dé­claré Sa­wi­cki.