Aurore Le Duc : une performeuse qui interroge les identités

Article publié le 14 avril 2016
Article publié le 14 avril 2016

Qui suis-je? Vaste question qui obsède Aurore Le Duc. Dans sa pratique, essentiellement performative, elle pratique les grands écarts culturels, comme pour mieux interroger sa place dans le monde et dans celui de l'art. Un milieu hyper compétitif où la jeunesse est bien trop souvent confrontée au bénévolat et aux boulots alimentaires à répétition. Rencontre avec une artiste à l'insolence poétique. 

« J’ai réactivé mon personnage de Frieda Mercure, un ersatz de Freddie Mercury ». Dans les toilettes jaunies du Peripate - un squat situé sous le périphérique près de la porte de la Villette - Aurore Le Duc s’agite. Une fille interrompt ses va-et-vient. 

— C’est là les toilettes? 

— Ouais, c’est juste là. À ta droite. Bon courage! 

Aurore fouille son sac à la recherche d’un pot de paillettes d’un violet criard. Elle le brandit d’un geste triomphant et le dépose sur le coin d’un lavabo défraîchi. « Je me suis assoupie dans le RER en rentrant à Cergy - Pontoise. J’ai eu cette image de moi pissant des paillettes et je les ramassais d’une manière assez burlesque avec mon balais.» Elle dit cela avec une pointe d’irrévérence. Et derrière cette irrévérence, il y a de la délicatesse. C’est ce décalage qui fascine, cet entre-deux qui retient l’attention.

Elle est invitée par le collectif les froufrous de Lilith, dans le cadre de la septième édition de la Queer Week. Une semaine qui contribue à la réflexion autour des genres et des sexualités. Aurore Le Duc, aka. Frieda Mercure performe, ce soir-là, dans une salle faite de briques rouges et de béton gris. L’endroit est faiblement éclairé. Elle se faufile entre des tables dépareillées et des canapés chinés qui ont tout vu et tout connu : la bière, la cendre et la cire des bougies. Une odeur persistante de tabac froid gêne la respiration. Elle chantonne : « I want to break free… I want to break free from your lies … You’re so self satisfied, I don’t need you ». Elle exagère la disgrâce. Elle défie le ridicule, un plumeau à la main. Un jet de paillettes coule le long de ses jambes. Sur le sol poussiéreux, des lettres violettes forment le refrain de la chanson. Et le balais les efface. Une femme transgenre à la beauté magnétique marche d’une manière lascive. Elle s’arrête net et lance à l’adresse de Frieda : « J’adore ! Perfection ! ». 

La perfection du héros raté

Le questionnement autour des identités, qu'elles concernent le genre ou encore l'appartenance sociale, est centrale dans le travail d'Aurore Le Duc. De même que l'imitation, le mimétisme. Ce qui l’intéresse, avant tout, ce n’est pas tant la copie parfaite que la dissemblance, l’échec de la représentation, le presque. Aussi, ses sosies ont un côté raté et volontairement pauvre. 

Enfant déjà, elle s’évertue à reproduire les postures de ses vedettes préférées face à son petit téléviseur. « Faire un play-back sur leurs voix, imiter leurs gestes me procurait le sentiment étrange et extrêmement gratifiant de les faire revivre. J’essayais de capter leurs images à travers l’écran comme s’il s’agissait d’un message venu de l’au-delà. Je voulais les ressusciter, les faire revivre à travers moi… » 

A l’époque, ses premières performances sont aussi le moyen pour Aurore Le Duc d’échapper à un quotidien pas toujours facile. Élevée plus ou moins seule par une mère qui travaille de 6h00 à 22h00, la petite fille s’occupe comme elle peut. Très curieuse, elle recopie pendant des heures les vignettes que renferment ses encyclopédies, des clips en fond sonore. C’est ainsi qu’elle développe son sens artistique dans cette ville de Cergy, qui l’a vue naître et grandir. 

« La meuf de Cergy »

En 2007, la jeune femme intègre les beaux-arts de Cergy. « Le jour de l’entretien, ils m’ont demandé pourquoi ils devaient me prendre. Je leur ai dit que c’était mon anniversaire. Ça les a fait rire… » La jeune femme, au caractère affirmé, intrigue le jury. Dans cet établissement où les Cergyssois sont encore minoritaires, elle devient « la meuf de Cergy ». Les premiers jours, on lui demande où se trouve la poste, quel est le meilleur kebab du coin… Les gens la regardent avec des yeux étonnés.

Car les clichés que se traîne sa ville ont la vie dure. Aurore Le Duc le constate bien plus souvent qu’elle ne le voudrait. Un jour, une camarade de classe propose de lâcher dans Cergy des gens portant des maillots de footballeurs avec des noms de philosophes écrits dessus. Un professeur intervient : « Non mais attends, moi, ça fait vingt-cinq ans que j’habite ici... la population n’a pas besoin de ça ! Ils sont dans la survie ! ». Dans cette réflexion, il y a « une grande violence » estime Aurore Le Duc. « Je sais qu’elle a dit ça par compassion, ajoute-t-elle. Et pourtant c’était comme si elle disait que dans les banlieues, nous étions tous complètement cons et illettrés. C’était tellement condescendant. Comme si l’art, c'était réservé aux gens qui ont du pognon…». 

« On t’expose, on ne va pas te payer en plus ! »

Un exemple qui explique la volonté d’Aurore Le Duc de persévérer. Le milieu de l’art compte encore peu de personnes issues des milieux populaires, comme elle le rappelle. Reste que sa vie oscille, comme pour de nombreux artistes qui débutent, entre passion inébranlable et précarité.

Il faut bien dire que dans le milieu de l’art très compétitif, où « les gens sont prêts à tout », le bénévolat est de rigueur. « On travaille souvent pour des curateurs qui sont, eux-mêmes, dans des situations précaires. On performe dans des lieux alternatifs qui ont peu de moyens. Mais il arrive que des lieux plus prestigieux refusent  de payer. Ils estiment qu’ils nous rendent un service en nous exposant. Ça fait une ligne dans le CV… » 

Aurore Le Duc poursuit son œuvre : résidence au laboratoire d'expérimentations artistiques dans les milieux urbains the Window avec son installation sur les supporters de galeries, réactivation de son héroïne stakhanoviste, Super Workaholic Girl, travail sur la question des « mèmes » sur Internet... Avec en toile de fond, la multiplication des boulots alimentaires et les préoccupations financières qui vont avec. Pourtant renoncer à l’art, c’est hors de question pour Aurore Le Duc. « Tu sais quoi, c’est une course de fond. Malgré la difficulté, il faut résister. »