Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Article publié le 22 avril 2002
Publié par la communauté
Article publié le 22 avril 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les résultats du 1er tour de lélection présidentielle en France sont tombés - lourdement - sur la tête de la classe politique. Cest une surprise à laquelle on pouvait sattendre, au vu dune campagne désastreuse. Mais quont fait les Français pour mériter ça ?

Avec les résultats de lélection présidentielle française, les citoyens devront donc boire le calice jusquà la lie. Il est en effet des soirs délections où défaite et victoire ont un même goût, celui de lamertume, pour les hommes politiques comme pour les électeurs. Que lon ait voté pour les uns ou pour les autres au premier tour, ne pas avoir dautre choix, pour le second, que de se prononcer contre la xénophobie, la démagogie, lintolérance, la violence et la haine, génère un profond sentiment de frustration. Assister à lavènement démocratique (en seconde place heureusement) dun homme qui symbolise lexact contraire de toutes les valeurs que son pays a eu la prétention de porter au cours des siècles donne des envies dexil

« Mais comment a-t-on pu en arriver là ? » pourraient se demander nos élites politiques. Croire quelles le feront serait faire preuve dune confiance idéaliste dont la messe a été dite ce 21 avril au soir. Croire que les médias français le feront avec eux alors que leur absence totale de recul critique, nourrie par le culte de linstantanéité de linformation et leur aspiration monomaniaque au scoop et à la petite phrase, est une des causes de la médiocrité de cette campagne serait une autre utopie. Il nous faut donc tenter de comprendre par nous même cette bérézina démocratique.

17,2% de fascistes en France ?

Il est difficile de croire que les électeurs sétant prononcés pour Jean-Marie Le Pen soient tous xénophobes, intolérants et haineux envers leur prochain. Sans nier la nocivité de leur vote, il faut toutefois se risquer à tenter de comprendre ce quil traduit. Or, depuis des années, Jean-Marie Le Pen a fait de linsécurité son fond de commerce. Et, sous laction de nombreux facteurs (notamment médiatique), ce thème est assurément devenu une des priorités des Français. Priorité aussitôt chevauchée par les principaux candidats, alors même quétant au pouvoir, ils sétaient avéré incapables de maîtriser linsécurité , ce qui peut expliquer leur manque de crédibilité. Par ailleurs, depuis la scission du Front National, Monsieur Le Pen a considérablement respectabilisé son discours, élargissant sa base et laissant à Monsieur Mégret le soin dapparaître comme lépouvantail fascisant.

Offrant un discours apaisé et démagogique, centré depuis des années sur linsécurité, Jean-Marie Le Pen apparaît donc comme un choix crédible pour sattaquer à la principale priorité des Français, alors que ses deux principaux concurrents souffrent sur ce thème dune crédibilité douteuse, due tant à leur ralliement opportuniste quà leur incapacité notoire en la matière. Dautant plus que dans les autres domaines, ils savèrent au mieux pitoyables.

Une campagne électorale misérable

Quiconque se présente à la magistrature suprême devrait être capable doffrir aux électeurs une vision, un projet de société quil entend porter avec eux et pour eux et sur lequel ces derniers pourront se prononcer clairement. Certains se sont « toujours fait une certaine idée de la France », dautres souhaitaient le « Grand soir », dautres encore portaient lalternance une rose à la main. Or la campagne que nous avons vécue était, et peu lont souligné, une campagne de premier ministre Défense du bilan et attaque sur la probité pour lun, critique du bilan et flou artistique pour lautre. Les idéologies sont mortes et cest bien dommage car personne ne sait plus où il va. Ces deux là ne nous ont pas fait rêver.

Et cétait à prévoir, car depuis 7 ans la France est gouvernée au sondage comme on navigue à vue : il en a été ainsi de la dissolution, du quinquennat, de linsécurité, et des "réformes"... Faute didéologie, dengagements politiques forts, de projets de société marqués, on gouverne dans le ventre mou électoral du centre. A tel point quon ne sait plus faire la différence entre la gauche et la droite. LEurope par exemple dans tout ça ? Loin dans les sondages, donc absente de la campagne, alors que précisément, lEurope aurait pu être une projet politique fort, surtout dans le contexte international actuel.

Faute de projet de société et à cause de lomniprésence de linsécurité, exit aussi le véritable débat politique. On assiste à des arguties sur des chiffres, des mots (tolérance zéro impunité zéro à chaque délit sa sanction), des méthodes, et ce entre seconds couteaux. Aucun face à face denvergure, aucune prise de position forte, aucun geste qui pourrait faire basculer le centriste mou vers lautre camp. Et que dire des programmes, à peine explicités, si peu débattus, tellement consensuels quon ne sait plus qui propose quoi, et pour la plupart, plutôt pauvres quand on les compare aux 150 points du programme de François Mitterrand en 1981.

Bref des gérontocrates obsédés par leur image et grisés par la rhétorique, usés par le pouvoir, à court de projets, didées et de convictions. Comme conséquence logique des extrêmes qui font respectivement 12 et 20 %, une abstention à 27%, et, au minimum, une vraie crise de la représentativité, au pire un dégoût profond des électeurs pour la chose politique

Médiocres médias

Mais nos candidats auraient-ils été aussi mauvais si nos médias avaient été à la hauteur. Outre le matraquage incessant sur linsécurité ou linsupportable suffisance dun certains nombres de commentateurs, les médias dans leur grande majorité ont fait preuve dun écurant manque de pertinence. Face à une campagne terne et moribonde, les principaux centre dintérêts journalistiques ont été les déclarations de candidature des sortants sur le grotesque desquelles il ny a pas lieu dinsister la collecte des signatures, les premiers ministrables, le report des voix au second tour, et bien évidemment les petites phrases assassines dont chacun se délecte et qui nourrissent abondamment la polémique stérile dans laquelle se sont vautrées avec bonheur les très conciliants et affables commentateurs politiques de tous bords.

Quid du fond ? Quelles questions sur les projets, sur les mesures, les financements, les aspects concrets des programmes et leurs sens ? Quelles questions sur lEurope, la politique extérieure, la régulation de la mondialisation, lécologie ? Pourquoi ne pas avoir laisser sexprimer les candidats, en éclairant les électeurs, en accueillant et régulant le débat politique, et en laissant aux hommes politiques le soin de porter la contradiction entre eux. Au lieu de cela, tous ont polémiqué ensemble sur des phénomènes secondaires et proprement inintéressants, avec arrogance. Face à la vacuité de leurs propositions, les candidats nont donc rencontré que la vacuité des commentaires. Et pour l'avenir, comme d'habitude, Monsieur Le Pen, au lieu de voir son discours démagogique et xénophobe démonté par un questionnement simple (Pensez vous avoir fait mieux que les autres à Vitrolles ou Marignanne ? Comment est-il possible de fermer les frontières d'une économie qui s'appuie largment sur le commerce extérieur et intra-communautaire? ... et d'autres), d'être à nouveau diabolisé par des journalistes désormais privé de simplicité et s'inscrivant dans la confrontation.

L'avenir n'est décidément pas rose!

Face à des élites politiques et médiatiques médiocres, Jean-Marie Le Pen, avec un score en progression de 4,3 % seulement, soit 200 000 voix (merci les abstentionnistes!), na pas eu de mal à simposer comme seul candidat crédible, alors même que la multiplicité des candidatures conduisait à un affaiblissement plus grand encore de ses adversaires.

Souhaitons que dans la perspective des scrutins à venir, nos dirigeants et nos médias retrouvent le rôle qui est le leur, en prenant le contre-pied de lattitude qui a conduit à ce résultat lamentable tant pour eux, que pour la Démocratie, la France et les Français. Malheureusement, à la lumière des premiers commentaires, tous nont pas encore compris le message

Pauvres de nous, qui devront choisir doffrir 5 ans dimmunité pénale à Jacques Chirac comme prix du refus de lintolérance et du racisme. Pauvre France, à qui donnes-tu le pouvoir?