Au pays du Borinage : culture et préjudice ?

Article publié le 25 février 2015
Article publié le 25 février 2015

Depuis sa fête d'ouverture le 24 janvier dernier, Mons 2015 est lancé. Mons, Capitale Européenne de la Culture. Mons, pays du Borinage. Des évènements sont organisés en nombre, un souffle de culture semble se propager dans la ville. Mais comment déjouer les écueils traditionnels de ces grands projets culturels qui se veulent pour tous, mais ne convainquent souvent que les "happy few" ?

Les premiers flots de critiques envers Mons 2015 et ses nombreux projets ont des airs de déjà-vu : investissements financiers importants, délais à tenir, commerces impactés… Le Mons-bashing a débuté. Car les retards de planning, ajustements organisationnels, bâtiments non bâtis, etc... sont devenus des "classiques" des capitales européennes. L'ambition et les attentes sont grandes du côté des organisateurs comme du public, et celles-ci finissent par nourrir des frustrations parfois anticipées. On en oublierait presque la beauté et l'originalité de l'ensemble. Récit d'un week-end montois.

Des "Ailleurs en Folie"…

Forum pensé comme incarnation d'un "champ des possibles", la Maison Folie propose des concerts, spectacles, jeux et autres réjouissances, avec humour et légèreté : d'un atelier d'assemblage de coquilles de moules belgo-marocaines, on pourra réfléchir autour d'une installation d'art vidéo sur le harcèlement des femmes à Casablanca ou encore s'adonner à des "activités clandestines" pour s'extraire de la dictature du temps. Et bien d'autres choses encore, puisque huit villes, européennes ou non, seront mises à l’honneur pendant onze jours chacune.

Le week-end dernier, Londres était sous les projecteurs au Manège de Maubeuge sur les thèmes "Animal/Vegetable/Mineral" avec la Michael Clarke Company. Incroyablement moderne et diversifié, ce spectacle a fait salle comble pour son unique représentation, et nous a laissés plein d'énergie - avec une folle envie de nous agiter entre autres sur le Boom Boom Bap de Scritti Politti. On retiendra aussi un bel investissement de l'espace, avec des jeux en miroirs défiant la trop classique symétrie, et des justaucorps à faire pâlir de jalousie, qu'on aimerait vraiment pouvoir porter au travail.

A l'exposition Van Gogh

Deuxième jour. On se rend à l'exposition dont on a déjà beaucoup entendu parler sur la naissance de l'artiste renommé Vincent Van Gogh . Cet événement, peut-être le plus emblématique de Mons 2015, est présenté en préface de façon en somme plutôt efficace par le bourgmestre de Mons Elio Di Rupo. Affichage politique ou non, toute la promotion revient à la province du Hainaut, terre d'accueil d'un artiste en pleine recherche qui trouve en celle-ci une véritable source d'inspiration. Le projet est décidément innovant, puisqu'il s'attache non pas à glorifier des œuvres connues, mais à montrer l'évolution très progressive de la pensée, des objectifs et des techniques artistiques de l'artiste. 

S'affranchissant de son fanatisme religieux qui le condamne au métier de prédicateur, Van Gogh choisit de porter un regard plus réaliste sur son existence et sur son entourage social. Dans ses lettres à son frère adoré Theo, le futur artiste s'épanche d'abord sur son sort incertain, puis se montre déterminé à se lancer dans l'illustration, d'abord avec grande maladresse, puis avec des spécificités techniques et des mouvements qui commencent à convaincre. Ses points de focalisation émergent clairement au travers de ses œuvres : la vie quotidienne des mineurs,"modèles de simplicité et de droiture", qu'il peint comme "catégories de personne" et non comme "individus"; les semeurs et les faucheurs, les tisserands. Faisant écho aux romans naturalistes d'Emile Zola, Van Gogh a envie de rendre compte de la rudesse des gens et de leurs métiers. Pour cela, il débute avec des reproductions, puis tente de s'émanciper en étudiant l'anatomie, l'architecture.

L'exposition parvient à faire sentir au visiteur le moment évident où d'amateur, l'homme devient artiste. Ce qui s'avère alors particulièrement bouleversant est de constater platement qu'au moment où l'on reconnait à Van Gogh des manifestations d'instabilité mentale et de folie à l'asile de Saint-Paul de Mausole ou à Arles, ses œuvres deviennent d'autant plus éblouissantes et travaillées : des tableaux proprement fous. Ce qui semble confirmer comme toujours que tout grand artiste est un peu fou, même si "il s'agit de tâcher par tout moyen de tirer de ces passions même un bon parti" (Vincent à Theo Van Gogh, 24 juin 1880). La boucle est bouclée, on en revient à la folie comme puissance démiurgique.  

Une échappée belle à démocratiser

Dotée d'un budget de 70 millions d'Euros, la ville de Mons souligne que l'essentiel des moyens mis à disposition de Mons 2015 va à la création artistique : 65% du budget sont ainsi réservés aux expositions, spectacles, animations urbaines ou concerts. 34% bénéficient aux coproductions locales et internationales. N'oublions pas non plus les multiples projets d'infrastructure indispensables à cet élan culturel : nouveaux musées, gare Calatrava, centre des congrès...

Nombreux sont ceux qui déjà supputent l'ampleur des retombées économiques, les perspectives de création d'emplois durables pour lesquels il semble n'y avoir pour le moment aucun objectif chiffré, et sur les meilleurs façons de faire fructifier les investissements. Dans une ville de 95 000 habitants avec un taux de chômage de 20% affectant massivement les jeunes, il paraît naturel de se poser de telles questions et de s'inquiéter des externalités négatives sur la vie locale (affluence ou désert touristique, blocages pour cause de travaux par exemple).

Mais ne devrait-on pas avant tout s'interroger sur la participation active ou non des habitants de Mons aux nombreux évènements prévus qui célèbrent leur ville ? En effet, parvenir à intégrer la population locale dans ce projet, non pas seulement sur le plan économique et touristique, mais aussi culturel, est également un enjeu important, au-delà d'atteindre un succès publicitaire. Discutant avec une Montoise sur le sujet, le sentiment dominant semble être que les habitants ne se sentent pas obligatoirement concernés - eux -, et risquent de demeurer passifs face à l'agitation culturelle extérieure. Or attirer un public large à une manifestation culturelle est toujours le challenge difficile à relever. Espérons que Mons parvienne à réunir autant les visiteurs curieux que la population issue de ce beau Borinage.