Au pays des Slovènes, les ours sont rois

Article publié le 21 juillet 2011
Article publié le 21 juillet 2011
2 millions de citoyens et près de 700 ours bruns cohabitent dans la troisième contrée la plus forestière de l’Union européenne après la Finlande et la Suède. Les « Ursus Arctos » slovènes sont parmi ses résidents les plus célèbres et les plus protégés par l’État et l’Europe. L’un d’entre eux a même fait la une d’une révélation de WikiLeaks. L’heure pour cafebabel d’aller into the wild.

Ce sont des charognards omnivores, mais les ours du sud de la Slovénie ont la réputation d’être des créatures discrètes, craintives des humains. En avril dernier, quand un ourson de cinq mois s’était semble-t-il égaré vers une maison à Podvrh, Poljanska dolina (nord-ouest de la Slovénie), la famille Logar ignorait un ordre écrit demandant de faire revenir toute espèce européenne protégée dans son environnement naturel. « Dans les premières semaines, il lapait le lait des vaches de la ferme,il jouait joyeusement et dormait sans problèmeavec les autres animaux de la ferme. Il a même grimpé à l’arbre pour cueillir des cerises », écrivait Matevž Logar dans une pétition pour le retour de l’ourson nommé Srečkochance, bonheur »).

La proie… des tabloïds

De 500 à 700 ours vivent dans ce pays du sud-est de l’Europe dont les deux-tiers du paysage sont des forêts. Les Slovènes adorent la nature, et ils sont bien loin de l’hystérie provoquée par les médias finlandais inquiets. « Les ours, en Slovénie, c’est une donnée de base », souligne Luka Omladic, professeur d’écologie, faisant écho aux récents débats sur les ours des montagnes slovènes. « En tant que prédateurs, ils sont au sommet de la chaîne alimentaire. Une forêt sans ours, c’est comme une forêt sans pins. »

L’histoire de la famille Logar et de son ours « domestiqué » a excité le cirque médiatique. Naissant autour de la nouvelle année, les oursons sortent de l’hibernation en avril, avec un poids d’environ cinq kilos. Afin de survivre, ils ont besoin d’en gagner 40 au cours de l’année, et Srečko grandissait vite et bien. « Parfois, ce pays est tellement primitif », dit Nina, 27 ans, qui vient de la région de Kocevje, riche en ours, à 65km au sud de Ljubljana. « La police a arrêté un homme pour une vieille contravention et a envoyé l’ours dans un refuge d’animaux à Muta (dans le Nord). Stupide. » Le chouchou des médias a alors été extradé en Roumanie. « Je suis très triste pour la nature quand les gens emmènent les ours », déclare Miran Bartol, qui en tant que chef de section au service slovène des forêts (Zavod za gozdove Slovenije), est l’intermédiaire entre les chasseurs et les autorités environnementales pour les grands animaux. Il est sceptique quant aux raisons de l’arrivée de Srečko à Podvrh, alors que la majorité des ours sont de sa région, qui inclut les villages de Ribnica, Kočevje, Postojna, Lož et Črnomelj.. « Nourrir un ours, c’est le début de la fin, parce qu’il en devient dépendant. » Miran souhaite que la pétition Logar fasse pression sur le Premier ministre Borut Pahor et le ministre de l’environnement Roko Žarnić pour que le « nounours » arrête de faire du mauvais marketing : « ce sont des jouets jusqu’à ce qu’ils finissent tout seuls. »

Franci et Mirjam, le couple qui tient le restaurant, ont eu des ours pendant près de deux décennies

Le passé yougoslave, le présent européen

Quand Miran a vu un ourson pour la première fois dans la forêt, il était dans la plus dangereuse position qui soit, assis avec sa mère, à la même distance qui sépare nos chaises, autour de la table du Tabu bar de Zapotok. « J’ai eu peur, mais il n’était pas agressif. J’ai commencé à courir à reculons mais je suis tombé sur mon dos », se souvient-il, serrant ses clés. Le travail de Miran, c’est essentiellement de « contrôler le conflit entre ours et humains. » Si un ours entre en contact avec une personne ou est reporté comme nuisance, son sort sera entre les mains de la loi et de Miran, bien que Luka Omladic pointe ironiquement que le nombre de décès annuels dus aux ours ne dépasse pas le nombre de morts par empoisonnement aux champignons.

« La Slovénie a semi-centralisé ses règles de chasse.Les sociétés locales de chasse ont besoin de tuer plus d’ours pour se faire de l’argent. »

La Slovénie peut déjà se vanter d’avoir un institut officiel des ours, et d’utiliser et d’implémenter de plus en plus de colliers de détection pour dénombrer les ursidés trois fois par an, ainsi que des licences de chasse. Les espèces d’ours étaient mieux protégées lorsque la Slovénie faisait encore partie de la Yougoslavie, avant 1991. Quand elle voulut rentrer dans l’UE en 2004, les critères d’élargissement précisaient que les États-membres devaient assurer « un statut favorable de conservation de l’habitat naturel et des espèces sauvages. » Les directives de l’Union ont alors vu croître la population en ours de 100%. Miran se sent respectueux des animaux. L’ancien étudiant activiste enseigne maintenant la chasse. Sur les 20 000 chasseurs enregistrés de la région, il estime que 80 sont professionnels et 10% sont des femmes. Le nombre de chasseurs fluctue légèrement selon les années, mais ils sont « également expérimentés », étant entrainés en même temps. « La Slovénie a semi-centralisé ses règles de chasse », explique Luka Omladic à Ljubljana. « Les sociétés locales de chasse ont besoin de tuer plus d’ours pour se faire de l’argent ». Il souhaite que le système se centralise complètement pour les officiels qui tuent seulement pour atteindre le quota.

L’ours entre tourisme et barbecue 

Le tourisme du safari de l'ours booste-t-il l’économie slovène ? Dans un pays de bas salaires (environ 1 000 euros net), il est surtout interne. Depuis le cœur de la Mecque de l’ours (à Kocejve), Miran s’y oppose. « Nous sommes fiers de nos ours, mais on ne veut pas d’un tourisme de masse. » Le plus à même de trouver un espace dans le marché, c’est l’atelier de la famille Kobola, à Koveceje. Sur deux générations, Matija et Emil, le duo père-fils, sont passés de la chasse à l’ours au soutien des initiatives locales d’éducation. Emil Kobala a suivi les traces de son père Matija, qui sculpte des ours et d’autres figurines et sert le travail du bois dans une affaire familiale aussi vieux que la Slovénie elle-même. Son passe-temps ? Faire connaître l’ours aux écoliers à coups de tours en forêt. « On n’a pas de problèmes avec eux », dit-il. « Le vent souffle dans votre direction, ou dans la leur, donc vous vous sentirez avant de vous voir. D’habitude, ils ont une odeur de viande rôtie. »

Un petit ours nécessite quatre minutes de travail et est vendu quatre euros. La taille moyenne coûte 35 euros. L'ours géant peut être vendu 600 euros et demande une semaine de préparation.

Ça a aussi récemment senti la viande rôtie dans les voisines Alpes italiennes, quand de potentiels électeurs d’extrême-droite ont été invités à faire un barbecue d’ours slovènes plutôt que d’apprendre à vivre avec une espèce en danger. Le 5 juillet, le parti de la Ligue du Nord (partenaire dans une coalition avec Berlusconi) a tenu un « banquet de viande d’ours » dans le Trentin, à l’endroit même où Bruno, l’ « ours problématique » allemand, sujet d’une fuite WikiLeaks en 2010, avait été libéré avant de devenir le premier ours depuis 170 ans à gambader en Bavière. La police a arrêté le « festin de protestation » contre la repopulation des ours bruns dans les Alpes italiennes, décidé par le programme européen Life Ursus, visant l’Autriche, l’Italie et la Slovénie. 50 kilos de viande d’ours légalement importée de Slovénie ont été confisqués par la police pour des questions de certification. « Les pays européens tuent les grands animaux et perdent le contact et la sensibilité », conclut Miran, avant de partir pour récupérer du miel d’abeille et aller chanter dans le chœur de l’église pour un mariage. « On ne l’avait jamais fait. C’est seulement devenu un problème quand les animaux sont partis. » Comme les diplomates américains le disaient en rentrant chez eux, les Européens ont « encore besoin de temps pour se lier à la nature sauvage. », mais la Slovénie semble être en paix.

Merci beaucoup à Mojca Finc, Miha Mohoric et Dominik Osvald. Lire le blog officiel de cafebabel à Ljubljana

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Green Europe on the ground.

Photos : Une (cc) Camera on autopilot/ Flickr/ ekke.si/; Texte © Nabeelah Shabbir