Au coeur de l'occupation étudiante à Amsterdam

Article publié le 22 avril 2015
Article publié le 22 avril 2015

L'Europe connaît actuellement une nouvelle vague de mouvements étudiants et d'occupations de bâtiments universitaires. À Amsterdam, le 25 mars dernier, le collectif Nieuwe Universiteit (Nouvelle Université) a célébré le premier mois d'occupation  de la Maagdenhuis, un bâtiment administratif de l'Université d'Amsterdam (Universiteit van Amsterdam) situé à Spui, en plein coeur du centre ville.

[Cet article a été publié dans sa version originale le 4 avril dernier, ndlr] Cela fait plus d'un mois maintenant qu'un groupe d'étudiants vit dans le bâtiment de la Maagdenhuis. Ils ont organisé tout un éventail d'activités, des conférences, des ateliers, des présentations avec des intellectuels locaux et internationaux soutenant le mouvement de protestation. Ils exigent plus de démocratie, une participation au processus de gestion des universités, les arrêts des coupes budgétaires et de la commercialisation progressive de l'université.

Les mouvements croissants d'étudiants des Universités d'Europe sont une preuve que l'un des problèmes majeurs de notre époque est la crise du savoir. Quand le savoir est incontestable et indiscutable, les personnes se sentent déconnectées du monde dans lequel elles vivent et de la contribution qu'elles ont à offir à la société.

Absence d'Agora

L'éducation est une fenêtre sur le monde qui est censée déclencher la curiosité et fournir les clés aux personnes pour rêver, être créatif et inspiré en imaginant le monde dans lequel elles désirent vivre. Cependant, lorsque les universités sont condamnées à refléter les structures du système financier et économique actuel  hautement bureaucratique, il est difficile de développer un espace sincère (i.e. un agora) de dialogue et de confrontation critique. Aucune autre possibilité ne peut être explorée. Aucune alternative concernant cette phase actuelle de l'histoire humaine ne peut être judicieusement élaborée.

Pour faire face à ce sombre scénario, des groupes d'étudiants, inspirés par de nouveux idéaux et désabusés par la perspective du présent, ont pris le parti de réagir en occupant certains bâtiments universitaires en signe de protestation contre la commercialisation des écoles. Le 13 février, des enseignants et des étudiants de la Nieuwe Universiteit ont occupé le bâtiment Art Déco « Bungehuis » en réponse aux réformes de l'Université d'Amsterdam (Universiteit van Amsterdam - UvA).

Après des négociations manquées avec le conseil d'administration, les occupants ayant refusé de quitter le bâtiment ont été expulsés par la police. Cette même nuit, un groupe d'étudiants a forcé la porte de la Maagdenhuis, le bâtiment administratif principal de l'UvA situé en plein coeur de la ville, et a commencé son occupation, toujours en cours. 

Les objectifs du mouvement se poursuivent au travers de pratiques de démocratie directe et d'auto-organisation. Dans leur brochure et leur magazine auto-édité Antithese, les étudiants et les universitaires derrière le mouvement Nieuwe Universiteit à Amsterdam expliquent comment pendant l'occupation du bâtiment ils se sont « finalement débarrassés d'une sorte de cynisme post-moderne ». Dans le sens où prendre des mesures et occuper ce bâtiment est une réaction à « l'apathie croissante de la jeune génération qui, à cause de la télévision, a interiorisé un sentiment d'impuissance ».

Libération au lieu d'occupation

La logique du système est de produire des personnes qui sont « incapables, ressentent qu'elles sont incapables et acceptent d'être incapables », affirme Jacques Rancière, le philosophe français qui a donné une conférence à la Maagdenhuis mercredi dernier. Depuis un mois à la Maagdenhuis, le collectif a organisé des ateliers de travail, des projections de longs métrages et de documentaires, ainsi que des concerts et des conférences quotidiennes avec des professeurs et des intellectuels tels que l'anthropologue David Graeber qui a été impliqué dans le mouvement Occupy Wall Street.

Nicola Zolin's Twitter account

Ces dernières semaines, le mot « occupation » a plutôt été remplacé par le mot « libération ». Sur les pages de la brochure Onruststoker, un membre du mouvement reconnaît l'absence d'un plan concret pour l'avenir. D'après lui, « la négation de ce qui est en aucun cas une étape finale » peut être poursuivie par une liberté créative qui « anime nos idéaux, rudes, subjectifs et variés comme ils peuvent l'être dans nos expériences ».

« Nous ne sommes pas seulement en train d'occuper un espace », raconte Michiel, un étudiant qui a rejoint le mouvement après le début de l'occupation de la Maagdenhuis. « Nous avons le sentiment de faire partie d'une grande famille alors que de nouveaux mouvements se produisent ailleurs. »

Un effet domino d'Amsterdam à Londres 

Les nouvelles de l'occupation d'un bâtiment administratif de la London School of Economics de Londres le 18 Mars a redonné confiance aux étudiants d'Amsterdam. À Londres, les occupants expliquent que « l'ampleur des occupations créé un effet domino, c'est seulement le début ». Quelques semaines plus tôt, au Canada, des étudiants ont commencé à manifester dans les universités de York et de Toronto, déplorant l'insuffisance et l'inégalité d'allocation des ressources pour les enseignants et leurs assistants. 

Les étudiants néérlandais sont convaincus que leurs revendications seront entendues. « L'une des exigences est la fin de la spéculation immobilière sur l'argent qui est censé être attribuée pour la recherche et l'enseignement », affirme Joyce Pijnenburg, ancienne élève de l'UvA qui a renoncé à une carrière dans le milieu universitaire en raison des dysfonctionnements qu'elle dénonce en ce moment.

Nicola Zolin's Twitter account

« En 1969, le gouvernement a écouté les étudiants et a changé la gestion de l'université par législation », rappelle Michel Mugia, étudiant en philosophie de l'UvA et activiste depuis le début des occupations. Il a passé la plupart de son temps à organiser des événements et des réunions pendant le mois d'occupation et il est fier d'affirmer que « tout le monde ici croit avoir écrit une partie de l'Histoire et du Futur ».

Bertie Kaal est professeur à l'UvA.  Elle soutient la lutte de la Nieuwe Universiteit et rappelle comment « ce qui a été acquis lors de l'occupation de 1969 a été abandonné dans les décennies suivantes, alors que le système est devenu dominant ».  Elle explique comment la plupart des enseignants ont maintenant peur de protester, craignant de perdre leur emploi. « Je suis heureuse que les étudiants protestent car les professeurs ne le font pas »,  ajoute-t-elle.

Les étudiants derrière le mouvement Nieuwe Universiteit sont unis et déterminés à ne pas avoir peur. Selon Micheil, un autre étudiant du collectif, « nous avons été une inspiration pour d'autres mouvements et partis politiques, et l'image de ce que vous pouvez obtenir si vous commencez à agir et croire ce que vous représentez. C'est ce que nous voyons se passer ici », conclut-il.