Au coeur de Dadaab : le plus grand camp de réfugiés au monde

Article publié le 2 octobre 2015
Article publié le 2 octobre 2015

En marge de la plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, l'importance des travailleurs humanitaires n'a jamais été aussi cruciale. Madalina Paxaman de cafébabel a visité Dadaab, le plus grand camp de réfugiés au monde, près de la frontière entre le Kenya et la Somalie, afin de comprendre les défis à relever face aux personnes les plus vulnérables sur la planète.

Une vague d'air très chaud et humide m'a frappé le visage lorsque je suis descendu de l'avion. Je ne pouvais presque pas respirer. J'ai regardé tout autour et je ne pouvais voir que le terrain d'aviation. Dans un nuage de poussière, des Land Cruisers blancs étaient alignés, le moteur en marche, comme s'ils se préparaient à partir pour une course tout terrain. L'aéroport de Dadaab est en fait une simple piste d'atterrissage, un couloir noir d'asphalte utilisé par les avions-cargos ainsi que les avions de ligne et géré par les Nations unies.

La taille de Florence

Nos bagages attendaient à côté de l'avion. J'ai pris mon sac à dos et avant même de réaliser ce qui se passait, un homme de petite taille m'a fait monter dans l'une des voitures et nous sommes partis à toute allure en direction du camp. La poussière soufflée par les véhicules qui nous précédaient rendait la vue impossible. Je n'arrivais à discerner que les trous dans la route qui me faisaient bondir comme un ballon à l'intérieur de la voiture.

Nous nous sommes arrêtés en face d'un portail en fer bleu pâle, le long d'une clôture de fil de fer barbelé. On m'a demandé de présenter mes papiers puis j'ai rapidement été accueillie par un « Karibu » (« Bienvenue » en Swahili) avant d'être rapidement conduite à l'intérieur du camp. À partir du moment où je suis entrée dans la voiture jusqu'à ce que je reçoive mon badge d'accès, je n'ai eu de cesse de me demander pourquoi toute cette précipitation. Comme j'allais le comprendre plus tard, voyager dans ces conditions fait juste partie de la procédure « normale ». Les travailleurs humanitaires doivent être transportés de sorte à éviter tout point d'étranglement éventuel. 

Situé dans le comté de Garissa au Kenya, le long de la frontière avec la Somalie, Dadaab est toujours le théâtre du plus grand camp de réfugiés dans le monde. Envisagé comme une solution temporaire, il a été construit il y a 23 ans dans le but d'accueillir 90 000 Somaliens qui fuyaient la guerre civile. Ce camp de réfugiés est resté en place pendant presque un quart de siècle compte tenu des conflits militaires et des terribles sécheresses à répétition. Ainsi, la population du camp de Dadaab s'est accrue à cinq reprises avec l'arrivée de réfugiés congolais, soudanais, rwandais, ougandais et burundais qui sont venus s'ajouter à la population déjà existante de réfugiés somaliens. Comptant environ 350 000 personnes, Dadaab est désormais la troisième plus grosse concentration humaine au Kenya et avoisine la taille de la ville de Bonn (Allemagne), d'Aarhus (Danemark) ou de Florence (Italie).   

En 1991, lorsque les réfugiés ont commencé à arriver, il n'y avait rien ici hormis une toute petite ville, du sable rouge et un désert sauvage. Année après année, les vagues de migrants ont contribué au changement du paysage. Il y a maintenant cinq camps : Ifo, Ifo 2, Hagadera, Dagahaley et Kambios. Ils s'étendent sur une surface totale de 50 kilomètres carrés. Leur infrastructure permet la survie de la communauté locale et de la population de réfugiés : magasins, marchés, une banque, un distributeur automatique de billets, des bus et même des taxis.

Le business des humanitaires

J'ai commencé à m'intéresser aux questions humanitaires lorsque je travaillais pour des associations à but non lucratif roumaines. Mais c'est avant tout Bogdan Dumitru, Directeur Pays de CARE International pour le Kenya, et ses histoires à propos de l'aide et du développement humanitaires ainsi que des programmes d'aide de CARE, qui m'ont encouragée à en savoir plus.

Nous nous sommes rencontrés à Nairobi. Habillé d'une chemise blanche et d'un pantalon de costume noir, les cheveux courts parfaitement peignés, il ne ressemblait pas du tout à l'idée que je me faisais de lui. D'une certaine façon, toutes les images véhiculées par la culture populaire m'avaient laissé croire qu'un travailleur humanitaire devait ressembler à un mélange entre Indiana Jones et un hippie.

Bogdan Dumitru travaille dans le développement de projets depuis bientôt 25 ans. Il a pris part à de nombreuses missions humanitaires dans les pays suivants : Liberia, Guinée, Bosnie-Herzégovine, Croatie, République centrafricaine, Albanie, République démocratique du Congo, Congo, République fédérale de Yougoslavie, Afghanistan, Iran, Irak, Sri Lanka, Jordanie, Tchad et Kenya.

Ils se souvient en souriant d'un certain nombre d'épisodes qui, effectivement, rappellent Indiana Jones, comme ce jour où il s'est fait tiré dessus au volant d'une voiture de la Croix-Rouge ou lorsqu'il a dormi à la belle étoile dans un hamac dans la jungle. Ou encore cette autre fois où, lorsque son hôtel était la cible de bombardements, il était tellement fatigué qu'il a préféré prendre sa couverture et son oreiller pour dormir dans la baignoire plutôt que de se réfugier dans le sous-sol de l'hôtel comme la majorité des autres clients.

Il a été témoin de la destruction, de la misère et d'une pauvreté sans précédent. Et de la mort, souvent. Bien qu'il y pense, il n'aime pas parler de la mort. « Vous savez, les choses ont changé lorsque j'ai eu mon fils, me dit-il. Désormais, j'essaie de rester concentré et calme. Mais, chaque fois que je vois un enfant souffrir, je ne peux m'empêcher de penser à mon fils. »      

Bogdan est pragmatique et déterminé. L'aide humanitaire représente bien plus que simplement nourrir les populations affamées. Il est aussi question d'approvisionnement en eau, d'évacuation des eaux usées, d'éducation, de questions sociales et de développement de la communauté. Ainsi, l'activité dans les camps de réfugiés de Dadaab concerne tout cela mais soulève également des questions logistiques : le stockage et la distribution de carburant, l'entrepôt et la gestion du parc de véhicules. « Mais tu comprendras mieux une fois que tu seras ici », m'a affirmé Bogdan.

Je l'ai écouté.

Lorsque j'ai intégré le camp, Rod Volway, directeur des opérations en faveur des réfugiés de CARE, m'a accueillie. Tout comme Bogdan, Rod a une grande expérience dans le développement de programmes d'aide. Canadien né à Kampala, en Ouganda, il s'est familiarisé avec les défis des crises humanitaires au Kosovo, à Gaza, en Afghanistan, en Indonésie, au Soudan ainsi qu'au Kenya.           

Rod m'a rapidement fait visiter les locaux, principalement le siège administratif, soit les bureaux, la salle de réception, les chambres et, pour finir, « The Grease Pit », une sorte de bar où les travailleurs humanitaires et les chats se retrouvent le soir pour se relaxer et s'amuser. Le lieu de fête de la communauté des travailleurs humanitaires.         

De nombreux aspects contribuent à la bonne gestion d'un camp de réfugiés et la plupart d'entre eux sont facilement assimilables par des personnes étrangères à un camp. Au sein du camp géré par CARE, il y a un service qui semble bien moins important que les écoles ou les centres de distribution de nourriture dans les camps. Pourtant, c'est un élément central du vaste organisme que représente Dadaab : un immense atelier de mécanique qui entretient et répare environ 313 véhicules et qui appartient au HCR et à d'autres ONG. Sans ce service, offrir de l'aide aux réfugiés ne serait pas possible. En plus de cela, les opérations de CARE à Dadaab assurent également le stockage et la distribution de carburant, l'entrepôt et la distribution d'articles de première nécessité (jerrican, bâches, couvertures, ustensiles de cuisine, etc.), l'entretien du générateur et l'achat de matériel de bureau.

S'engager ou ne pas s'engager, telle est la question !     

Lorsque les travailleurs humanitaires font les gros titres, c'est généralement parce qu'ils sont kidnappés ou tués. Selon la base de données sur la sécurité des travailleurs humanitaires (Aid Worker Security Database), environ 1 025 travailleurs humanitaires sont morts ces dix dernières années.

La sécurité est un défi colossal dans cette branche d'activité et pour des personnes comme Rod Volway, qui sont à la tête d'équipes aux effectifs nombreux, prendre des décisions n'est pas si facile :

« Tandis que chacun dispose de son propre droit pour définir où se situe sa limite et dire s'il se sent inquiet ou non, vous vous basez toujours sur un nombre important d'informations afin d'analyser la situation et savoir si elle est dangereuse ou non », affirme-t-il. « Parfois, nous pouvons avoir tort, il peut y avoir des informations dont nous ne disposons pas. »

Auparavant, les terroristes épargnaient les travailleurs humanitaires car toutes les parties impliquées dans un conflit reconnaissaient leur contribution. Toutefois, au cours des dernières années, la situation a évolué et les travailleurs humanitaires sont maintenant devenus des cibles de choix pour les gains financiers qu'ils peuvent rapporter.

Même si Dadaab ne se trouve pas dans une zone de conflits, elle est considérée comme un endroit à haut risque. Chaque fois qu'une menace surgit, toute entrée ou sortie du camp, y compris pour la distribution de nourriture, est interdite. Cela paralyse le travail des humanitaires et a un impact négatif sur la vie des réfugiés.

L'incertitude joue également un rôle majeur dans la façon dont les programmes d'aide sont mis en place dans les différents camps de Dadaab. Sans que cela soit une attaque terroriste, une émeute dans les quartiers de réfugiés ou un épisode de choléra, l'instabilité prend ici des expressions et formes variées : des feux causés par des températures élevées, des inondations dues à trop de pluie, une rumeur qui se répand comme une traînée de poudre, une déclaration indélicate de la part d'une autre ONG, un rapport imprécis diffusé dans les médias ou un excès de zèle de la police kényane lors d'un raid. En plus de cela, la journée est partagée entre de longues visites de terrain et des réunions avec le HCR, la communauté locale et d'autres ONG.

 

Tandis que la sécurité est de loin la difficulté la plus importante, ce n'est pas la seule à prendre en compte. La vie dans le camp suppose un régime très drastique : riz, haricots, parfois un peu de pâtes ou quelques légumes bouillis, un logement très sommaire et très peu de divertissement. Il y a un court de tennis, un terrain utilisé pour jouer au football et une télé au bar The Grease Pit. Les mouvements d'entrée et de sortie du camp sont limités et requièrent régulièrement l'intervention d'une escorte policière.

Survient ensuite l'aspect personnel des choses. « Rien n'est acquis », explique Rod Volway. « Quelques années par ci, quelques années par là et il est difficile, lorsque tu te déplaces, d'entretenir des liens avec la famille et les amis au fil des années. » Rod se considère très chanceux car il a rencontré sa femme, elle aussi travailleur humanitaire, à Dadaab. Mais c'est plutôt une exception.

À une époque où nous faisons face à la plus grave crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, à l'exode de masse depuis la Syrie et à d'autres territoires en proie à des conflits, le rôle des travailleurs humanitaires semble plus que jamais indispensable. Si j'ai bien appris quelque chose en 10 jours passés à Dadaab, c'est que sans l'aide dévouée des professionnels de l'humanitaire, beaucoup de réfugiés ne survivraient pas.