Au Caire, la révolution passe aussi par les balais

Article publié le 9 février 2011
Article publié le 9 février 2011
La révolution passe aussi par les balais, les poubelles, la gaze et les sacs de courses remplis de vivres distribués aux manifestants : au Caire, cœur de la révolte égyptienne, des centaines de bénévoles travaillent pour donner un visage civique à la protestation. Parmi eux Marwan, Suha et Hassan. Depuis deux semaines, ils sont les anges gardiens de la Place Tahrir. Reportage.

« Moi, je ramasse les ordures. » Marwan, 25 ans, est tout jeune diplômé en ingénierie de l’université du Caire. Nous le rencontrons place Tahrir, en plein cœur de la révolte anti-régime. Lui ne porte pas de panneaux, et ne chante pas de slogans. Sa contribution aux manifestations tient à l’intérieur d’un sac en plastique : Marwan est l’un de ces jeunes gens qui, ces derniers jours, se sont spontanément répartis en équipes de volontaires pour nettoyer les rues de la bouillonnante capitale égyptienne. « J’ai à peine terminé mes études, raconte-t-il, et dans six mois j’entrerai dans l’armée. Mais pour l’instant je suis dans la rue avec mon peuple, et je veux donner un coup de main. Il est fondamental de garder la ville aussi propre que possible : nous voulons montrer que les manifestants tiennent vraiment à leur pays, pour démentir les rumeurs propagées par la presse nationale, qui nous accuse de vouloir mettre l’Egypte à feu et à sang. »

Le visage caché de la révolte

(c) Corinne GrassiLa démocratie et le changement se construisent aussi avec le balai : c’est la face la plus noble de la protestation, qui demeure souvent hors du champ des télévisions et des pages des journaux internationaux, focalisés sur les affrontements et les violences. Les manifestants, en revanche, se montrent très reconnaissants du travail humble, mais nécessaire, accompli par Marwan et ses compagnons. Ceux qui ont investi la place Tahrir avec des tentes et des couvertures, pour ne jamais abandonner le siège, sont bien contents de ne pas dormir dans une porcherie. Des tapes dans le dos et des mots de remerciement accueillent partout les volontaires. « Voilà comment nous sommes, nous les Egyptiens », commente un chauffeur de taxi, complaisant, alors qu’il défile en voiture aux côtés d’une équipe en plein travail. Mais la place a aussi d’autres anges gardiens : ceux qui, depuis le 25 janvier – premier « jour de colère » – apportent à manger et à boire aux manifestants épuisés. Bien qu’en ces jours de crise les prix aient doublé, cette « cantine ambulante » improvisée n’a jamais cessé de fonctionner. Petits gâteaux, dattes, gressins aux graines de sésame et jus de fruits : les aliments les plus réclamés sont pleins de sucre, « pour avoir de l’énergie », explique Suha. Chaque matin, avec son mari et ses deux filles – rigoureusement voilées – elle arrive chargée de sacs de courses pleins.

Assez  mûr pour pouvoir enfin devenir un Etat de droit

Hassan n’apporte pas de nourriture, mais de la gaze et du désinfectant. Ce manifestant est médecin, parle anglais couramment, et soigne les contestataires blessés au cours des affrontements avec les ultras de Moubarak, qui patrouillent depuis des jours dans les rues, armés de bâtons, de couteaux, et de battes cloutées. « Soigner les blessés ici, dans la rue, n’est pas l’idéal, admet-il, mais c’est l’unique chose que nous puissions faire, surtout avec les cas les plus graves. Nous sommes en train de glisser dans une guerre civile. Que le président fasse une faveur à ses citoyens, qu’il s’en aille ! »

Marwan, Suha, Hassan. Ces trois-là, et tant d’autres, sont la preuve du degré élevé de conscience civique des Egyptiens. Bien sûr, dans la rue, il y a aussi ceux qui crient « Allahu Akbar » (« Allah est grand »), et qui espèrent transformer l’Egypte en un régime islamique, aussi éloigné de la démocratie que l’Etat de Moubarak, ou peut-être même plus. Personne ne sait vraiment quelle forme prendra l’envie de changement qui traverse le pays comme une secousse. Comment sera l’Egypte de demain ? Beaucoup se le demandent, et l’incertitude entraîne son lot de craintes. Cependant, ces trois petites histoires personnelles renforcent l’espoir que le plus grand pays arabe soit désormais assez mûr pour pouvoir enfin devenir un Etat de droit respectueux des libertés civiques. Le chemin pourrait être long, et le parcours semé d’embûches : mais chaque pas en avant sera une conquête, pour les Egyptiens et pour le reste du monde arabe.