Attentats : Bruxelles à bout de souffle

Article publié le 26 novembre 2015
Article publié le 26 novembre 2015

Comment vit-on ces journées de « siège » dans la capitale des institutions européennes ? Les heures de tension dans une ville déserte et défendue par les forces de l'ordre et les militaires ? Reportage au fil des nuits, où le vide de la ville se remplit peu à peu de la tension de ses habitants.

En état de siège. C'est ainsi que vit la ville de Bruxelles depuis cinq jours, depuis que l'alerte anti-terrorisme est passée au niveau 4, le maximum selon la législation du pays. Le résultat est le confinement complet d'une des plus importantes capitales européennes : métro, cinéma, écoles, universités, et magasin fermés. L'ouverture du traditionnel marché de Noël, un rituel presque sacré pour les Bruxellois, est reportée à une date ultérieure. Des transports publics en bonne partie à l'arrêt, des patrouilles de militaire aux visages cachés - lourdement armés - et des véhicules blindés surveillent la ville, montrant l'urgence de la lutte contre le terrorisme dans toute sa gravité, sans essayer de se cacher derrière un calme de circonstance.

Une ville surprise par elle-même

C'est une ville surprise par elle-même, qui a du mal à se reconnaître, bouleversée par quelque chose d'inattendu, auquel la municipalité veut répondre avec force et détermination, être à la hauteur du défi et mettre en oeuvre tous les moyens à sa disposition. Le message qui passe, en particulier durant les journées de samedi et de dimanche, est que le danger est concret, réel, évident pour tous. Sans équivoque. On le remarque dans les regards sinistres des agents et des militaires en patrouille (chaque patrouille est composée d'un agent et de deux militaires) qui scannent du regard chaque passant. Les ordres grésillent à travers la radio sur un ton agité, jamais ennuyé ou relâché, pour un petit quelque chose que l'on suppose superflu. Tous, agents de police et militaires, ont le visage caché : le danger pourrait être le voisin, le marchand de légumes ou l'employé du supermarché : n'importe qui. L'important est de ne pas être reconnaissable.

Le travail des photographes et des journalistes est d'une manière ou d'une autre permis, mais strictement contrôlé. Les agents sont très attentifs aux photos et aux vidéos prises, faisant effacer toutes celles sur lesquelles apparaît quelqu'un à visage découvert ou réquisitionnant directement la carte mémoire sans autre forme de procès.

Le conseil « chaleureux », prononcé par le maire et la police, de rester chez soi durant tout le week-end a eu son effet. Avec l'aide du froid glacial, la ville est en effet un désert tendu et armé, où l'unique bruit qui se fait entendre dans les ruelles autour de la Grand-Place est celui des bottes des militaires et celui des conversations entre les propriétaires des quelques restaurants restés ouverts, inexorablement vides. L'Avenue Louise et la Place De Brouckère ne sont que des parkings pour fourgons blindés et voitures de patrouille.

« Zone stérile »

Mais le comble de la tension est atteint dimanche soir, quand l'information selon laquelle des militaires sont rentrés en masse au Radisson Blu Hotel, se propage.

Même pas le temps de se déplacer pour aller vérifier, que quelques minutes plus tard, des dizaines et des dizaines d'agents accourent pour boucler toutes les rues qui mènent au commissariat de police de la rue du Midi, à proximité de la Grand-Place, établissant un périmètre de sécurité et éloignant tous ceux qui se trouvent à l'intérieur. Les tons de voix sont brusques, l'agitation est palpable et se transmet aux journalistes tenus à distance, en dehors de la zone « stérile ». Deux voitures, toutes sirènes hurlantes, pénètrent dans le périmètre. À l'intérieur, des hommes cagoulés, appartenant probablement aux forces spéciales.

Une Mercedes fend la nuit

Les agents qui surveillent le périmètre laissent entendre par leur comportement que quelque chose a changé : prendre des photos n'est plus possible. Armes au poing, le doigt sur l'oreillette, ils sont plus que jamais attentifs aux ordres qui sortent de la radio. Un jeune homme habitant dans la zone interdite a la malheureuse idée de sortir avec son chien à ce moment-là : il se retrouve entouré de cinq agents, leurs armes braquées sur lui, lui intimant l'ordre de rentrer chez lui.

Dans la rue, un agent ordonne aux gens aux fenêtres de rentrer à l'intérieur et de ne pas se pencher parce que cela pourrait être dangereux. Un autre s'approche de la foule à l'extérieur du périmètre et leur demande de ne pas utiliser les réseaux sociaux pour signaler l'activité de la police ou raconter en direct les détails de ce qui est en train de se passer.

Au milieu des journalistes présents, circule au même moment la nouvelle que des tirs auraient été entendus dans le quartier de Molenbeek, et que la réaction des forces de l'ordre à côté de la Grand-Place est due à la crainte d'une attaque au siège central de la police. Un journaliste romain marmonne entre ses dents : « Si un attentat a lieu dehors, c'est nous qui finirons comme des rats ».

Prophétique. À peine a-t-il fini de parler qu'une Mercedes arrive à toute allure, pleins phares, et semble avoir l'intention de foncer dans le tas. Elle s'arrête seulement à la demande de la police avec leurs armes braquées vers le véhicule. Moments de panique, parmi les témoins de la scène, la tension est à son comble. Les trois occupants sont descendus, les mains en l'air, fouillés et emmenés. Même la voiture est inspectée de fond en comble. Les trois hommes seront relâchés peu après, libres et avec une histoire à raconter.

La mise en cause des autorités

Les directs face caméra des journalistes se succèdent, tandis que le périmètre de sécurité est d'abord réduit et ensuite définitivement supprimé. Les agents se retirent, tandis que les nouvelles des arrestations dans toute la ville se propagent encore, surtout dans le quartier de Molenbeek. Vingt-et-un, pour être précis.

Toutefois, les critiques ne manquent pas. Parmi les avis reccueillis dans la rue les jours suivants, on perçoit moins de nervosité. À la place, une irritation majeure due à l'état d'alerte et, plus précisément, du couvre-feu prolongé pour les journées complètes de lundi et de mardi. Le mécontentement des Bruxellois est dû sans aucun doute au manque de résultats effectifs après les descentes de dimanche soir : 29 perquisitions, 21 personnes arrêtées, parmi lesquelles 17 personnes relâchées dans les 48 heures et seulement une personne inculpée pour terrorisme.

Quatre jours de métro fermé commencent à peser sur les épaules des citoyens qui accusent le gouvernement d'être « pris en échec » et soutiennent que « la ville arrêtée est une victoire pour les djihadistes ». Mais le problème n'est pas seulement une question de principe : en parlant avec les restaurateurs et les quelques magasins restés ouverts, on découvre que la baisse de l'activité est de presque 70-80%.

À partir de mercredi, la situation devrait lentement revenir à la normale, même s'il n'y a pas eu de progrès significatifs dans les enquêtes et si le fugitif n°1, Salah Abdeslam, est encore en fuite. On manque donc de résultats, et de réponse à la question fondamentale : qu'est-ce qui a changé pour pouvoir relever dans les prochaines heures ce (tout de même extrême) état d'alerte maximum ?

La chasse à l'homme continue, les mesures de sécurité s'assouplissent et les questions restent. Surtout celles-là.