Athènes : alors, cramés les jeunes ?

Article publié le 22 mars 2016
Article publié le 22 mars 2016

Un sentiment de découragement s’est emparé des jeunes athéniens et se manifeste de différentes façons. Il y a ceux qui se raccrochent à l’Europe et ceux qui la pointent du doigt. Et si cet entre-deux symbolisait le véritable mal de la société grecque ? Nous sommes allés leur demander.

Après la crise économique qui a durement touché le pays, les Grecs se retrouvent une nouvelle fois face à une situation qui les dépasse. La crise migratoire est de fait une situation extrême, presque comparable au siège qu’a connu le Parthénon en septembre 1687 : la ville d’Athènes qui était à l’époque occupée par les Turcs avait été envahie par la République de Venise. Il n’avait fallu qu’un coup de mortier du doge Francesco Morosini pour détruire en partie le Parthénon qui était jusqu’alors resté intact.

Comparé au XVII siècle, la situation est bien évidemment totalement différente, mais la Grèce vit à nouveau ce sentiment d’abandon et d’effritement. Paradoxalement, les choix de nombreux jeunes grecs entrecroisent ceux des migrants qui débarquent sur le port du Pirée et sur les îles grecques. Peu veulent rester, beaucoup veulent s’en aller, mais restent bloqués dans la ville, en attendant que quelque chose change. Les uns que les frontières soient à nouveau ouvertes, les autres que de nouvelles opportunités de travail se présentent.

Bien que la crise économique ne fasse plus les titres des journaux, elle est encore très forte. Aujourd’hui, le Fonds monétaire international souligne que l’opposition initiale européenne à la restructuration de la dette grecque en 2010 n’a pas facilité la tâche à la Grèce : si cette restructuration avait été faite tout de suite au lieu d’attendre deux ans de plus, Athènes se serait sauvée à des coûts biens inférieurs à ceux qu’elle continue encore à payer. L’Europe sera-t-elle en mesure d’éviter de reproduire les erreurs du passé, de redonner de l’espoir à une population et d’offrir un futur à ses jeunes ?

Kostantinos Kartelias, 34 ans, photographe de mariages

cafébabel : La Grèce a-t-elle aujourd’hui raison de rester dans l’Europe ?

Kostantinos : Absolument pas. Ce qui s’est passé lors des dernières élections en est la preuve. Nous sommes le seul pays européen à avoir un gouvernement de gauche et l’Union européenne ne veut pas de nous. C’est pour cette raison qu’elle continue à faire pression sur nous, le prochain accord à approuver est vraiment déloyal. On nous a quasiment menacés : ou vous signez ou vous payez, ou vous quittez l’UE. Mais la dette à payer avec la drachme (la monnaie grecque, ndlr) aurait été encore plus élevée. En somme, c’est un désastre et l’Europe n’était pas une bonne affaire. Les autres pays veulent tout nous prendre : les aéroports, les îles, les ports. Nous avons été vendus.

cafébabel : La Grèce a donc fait une erreur d’avoir intégré l’Union européenne ?

Kostantinos : Je pense que l’Union européenne n’est pas faite pour tout le monde. Au début, les 10 premières années elle nous a donné beaucoup d’argent pour nos infrastructures et d’autres activités, mais lorsqu’il a fallu le restituer, nous nous sommes aperçus que nous n’avions plus de quoi payer à cause de l’argent volé par les politiques et les dépenses pour les Jeux Olympiques de 2004.

cafébabel : Et maintenant que va-t-il se passer ? 

Kostantinos : L’Europe nous force vraiment à la quitter. Je ne pense pas que l’accord conclu avec l’Union européenne puisse fonctionner, il y a trop de coupes budgétaires, et elle le sait très bien. D’après moi l’UE essaye de nous dire : « On ne veut plus de vous en Europe », avec tous les sacrifices demandés, tout est fait pour que ça soit la Grèce qui prenne l’initiative de quitter l’UE.

cafébabel : Quel futur pour les jeunes selon toi ?

Kostantinos : Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne sais même pas si des possibilités existent. Je pense que dans 10 ans il y aura une communauté différente, peut-être que même les frontières seront différentes, on essayera de nous répartir entre nord et sud.

cafébabel : Pourquoi as-tu choisi de rester ? 

Kostantinos : Je reste parce que malgré tout, la vie me plaît beaucoup ici. Si tu as un travail qui te permet de vivre et de gagner suffisamment ta vie, ce pays est parfait pour y vivre. Par chance, mon travail se passe bien et il m’arrive même d’aller à l’étranger pour y faire des photos de mariages. Je ne suis donc actuellement pas en mesure de pouvoir me plaindre.

cafébabel : Comment vois-tu Athènes aujourd’hui ? 

Kostantinos : Vivre ici est devenu plus économique. Les prix ont baissé, nous sommes en train de créer une communauté de jeunes où tout coûte moins cher, parce que nous sommes tous des enfants de la crise et nous savons ce que ça veut dire que de vivre une période difficile comme celle-ci.

Danae, 26 ans, étudiante et employée

cafébabel : Si tu avais le choix, quitterais-tu l’Union européenne ?

Danae : Oui, je pense qu’il n’y a actuellement aucun avantage pour la Grèce, qu’il serait préférable de ne plus en faire partie vu ce que nous avons dû subir.

cafébabel : Manifester, même violemment, était-ce juste ?

Danae : Oui parce que nous avons, en quelque sorte, obtenu des résultats. Il reste encore beaucoup à faire, mais je pense que si nous n’étions pas descendus dans la rue, les choses auraient été encore pires.

cafébabel : Est-ce que tu ne trouves pas que les choses ont vraiment que très peu changé après les manifestations, qu’elles n’ont pas eu d’influence ?

Danae : Non, au contraire, et je suis prête à retourner dans la rue à tout moment. Nous, les jeunes, nous avons le droit et le devoir de changer notre pays en mieux, nonobstant l’Europe. Une Grèce différente est possible et ça sera à nous les jeunes de s’en charger.

cafébabel : Tu n’as donc pas l’intention de partir d’Athènes ?

Danae :  Non, je suis bien ici, c’est mon pays, c’est l'endroit où j’habite, ce n’est pas dans mes projets de partir.

Aris, 26 ans, étudiant en ingénierie, mannequin et responsable communication pour une boîte de nuit

cafébabel : Comment vois-tu l’Union européenne ? D’après toi, la Grèce a-t-elle bien fait de rester dans l’UE après la crise ?

Aris : Je pense que le fait d’être réunis dans une communauté s’est avéré positif pour tous les Européens, c’était historiquement justifié. Lorsqu’une crise survient, ou de façon générale lorsqu’un problème se présente, il faut coopérer et non pas se diviser.

cafébabel : Pourquoi as-tu décidé de vivre à Athènes ? N'as-tu jamais songé à t’en aller ?

Aris : J’étudie à Athènes. J’ai beaucoup voyagé parce que j’ai été mannequin et je pense qu’Athènes est une des plus belles villes où il fait bon vivre. Comme beaucoup d’autres jeunes, j’ai songé à partir ailleurs. Vivre et travailler à l’étranger est une grande opportunité pour acquérir de l’expérience et rencontrer de nouvelles personnes

cafébabel : Si tu devais partir où voudrais-tu aller ? 

Aris : J’aimerais beaucoup aller à Londres, c’est encore d’une certaine manière une des capitales européennes et une ville qui offre d’innombrables opportunités.

cafébabel : Était-ce le bon choix de descendre dans la rue ? Penses-tu que cela ait servi à quelque chose ?

Aris : Étant donné ce qui était en train de se passer les protestations et les grèves étaient inévitables. Les gens étaient en droit d’exprimer leur embarras, même si ça n’a pas été chose facile.

Giannis, Marita, Philippos, Narod, Étudiants en art dramatique à l’Université d’Athènes

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cafébabel : Était-ce positif pour la Grèce de faire partie de l’Union européenne ?

Marita : Les différences au sein de l’UE sont indubitablement apparues avec la crise économique. L’UE telle qu’elle a été conçue, ne fonctionne pas. Nous, les Grecs, on en a  fait les frais. Je n’ai pas vu un véritable sentiment de solidarité : dans une communauté forte, lorsqu’on est en difficulté, les autres nous viennent en aide. Mais ça n’a pas été le cas nous concernant. On nous a dit : « Tu dois arriver à gagner de l’argent, peu importe comment, mais réapprovisionne-toi ». Elle est belle la solidarité européenne !

Philippos : Les infrastructures, les routes, les universités ont en grande partie été construites avec les financements de l’UE. Si aujourd’hui on quittait l’Europe, ça équivaudrait à enlever un organe vital à la Grèce et le pays pourrait donc mourir. Beaucoup de jeunes comme moi voudraient par exemple s’en aller travailler et étudier à l’étranger : si la Grèce quittait l’UE, nous serions alors confrontés à des problèmes avec les visas, les permis de travail. Il faut qu’on reste, quitter l’Europe maintenant serait une très grave erreur pour notre futur.

cafébabel : Pensez-vous que cela a servi à quelque chose de faire grève ? 

Narod : Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est opportun de préciser que c’est justifié de faire grève pour défendre nous droits. Le problème, c'est que nous sommes dans une situation où les gens doivent aller travailler, doivent ramener de l’argent s’ils veulent pouvoir donner à manger à leurs enfants, et payer les factures. C’est pour cette raison que faire grève est aujourd’hui une décision difficile et extrême. Les grèves fonctionnent si tu es face à un gouvernement qui écoute, qui fait bouger les choses.

Marita : Je pense que les grèves fonctionnent lorsqu’elles ont un effet sur le gouvernement. Le problème est qu’à présent le gouvernement n’a pas de pouvoir, les grèves ont donc un effet extrêmement limité. À l’heure actuelle, ce n’est indubitablement pas notre gouvernement qui décide pour nous, c’est plutôt l’Europe. C’est par exemple difficile de faire grève, contre l’Allemagne. Si le métro ne fonctionne pas bien quels effet cela produira-il sur Berlin ? Aucun. Si ici on proteste, ça n’intéresse pas vraiment l’étranger. Nous devons trouver une nouvelle méthode pour être entendus par les autres pays.

 

cafébabel : Peut-on trouver une meilleure situation à l’étranger, pour ensuite revenir à la maison avec plus de ressources et de nouvelles perspectives ?

Philippos : J’entends beaucoup de Grecs qui disent : « Je pars à l’étranger, je cherche un nouvel emploi ». Ou bien : « J’étudie pour avoir un meilleur diplôme puis je rentre à la maison ». La réalité ? Secrètement, on sait que ceux qui s’en vont ont ensuite du mal à revenir.

Giannis : Si quelqu’un a la possibilité de s’en aller, qu’il le fasse, il faut tenter. Moi je n’ai pas d’amis à l’étranger, et pour le moment je n’ai pas de problèmes économiques, mais cela ne me dissuade toutefois pas de vouloir partir. Je rêve de changer de pays pour essayer quelque chose de nouveau. Si tu sais gérer la solitude, le changement de pays, alors fais-le. En tant qu’acteur je rêve d’aller à Los Angeles, et parfois les rêves se réalisent. Par le biais de mes cours d’art dramatique à l’université, j’ai rencontré beaucoup de personnes qui ont décidé de rester à Athènes pour essayer de combattre dans leur ville. Je ne crois pas qu’il y ait un bon ou un mauvais choix, ça dépend du caractère de chacun.

Narod : J’ai beaucoup d’amis qui sont acteurs. Ils ont décidé de rester, s’en aller doit être la solution de dernier recours. Je pense que ceux qui restent peuvent compter sur le soutien de leur famille. Je crois que la solidarité, l’entraide, l’union sont des éléments fondamentaux des familles grecques. Nonobstant les nombreux problèmes, personne n’est abandonné et peut compter sur ses amis ou sur ses proches. Si un jeune décide aujourd’hui de rester à la maison avec sa famille en épargnant pour son futur, je ne vois rien de mal à cela.

Marita : Ceux qui restent le font notamment pour aider leur famille, ce qui fût mon cas. En plus d’étudier, j’avais par chance un travail. Lorsqu’il a fallu aider mes parents je ne pouvais bien évidemment pas refuser. Mon père a travaillé un certain temps sans être payé, j’ai donc donné un coup de main pour payer les dépenses de la famille et je suis fière d’être restée.

cafébabel : Comment as-tu vécu la période de la crise ?

Marita : Mes parents ont toujours été acteurs de théâtres, et on n’a jamais roulé sur l’or. La crise n’a bien entendu pas aidé mais, comme on était déjà en difficulté, elle n’a pas eu de grosses répercussions : nous avons toujours été habitués à nous débrouiller. Je pense que d’autres familles, qui n’avaient jamais vécu la perte d’un emploi ont plus durement accusé le choc. À présent, elles connaissent elles aussi ce qu’on vivait. En résumé je vis toujours de la même façon.

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Photos, texte et interviews de Giacomo Cosua.

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Cet article fait partie de la série de reportages EUtoo 2015, un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne