Atatürk et les enfants : chronique d’un Père modèle

Article publié le 7 juin 2011
Article publié le 7 juin 2011
Comme chaque année à la même époque, fidèle en cela à la volonté de Mustapha Kemal Atatürk, la fête des enfants bat son plein en Turquie. Un festival de jeux et de danses où trône impérieuse et omniprésente l'effigie du Père de la Patrie. Souvenirs d'une enfant albanaise aujourd'hui adulte.

Quand je pense à Istanbul, c'est l'image de Mustafa Kemal Atatürk qui me vient immédiatement à l'esprit. Son portrait enveloppé de couleurs et de musique m'apparait comme un doux souvenir de mes 14 ans quand je participais à la Journée des enfants et de la Souveraineté nationale. Des groupes de danses folkloriques venus d'Albanie et des Balkans participaient à cet événement qui a pris depuis une tournure de plus en plus internationale.

« La souveraineté appartient aux enfants »

Désormais reconnue par l'Unicef, la cérémonie naquit cependant comme un évènement nationaliste afin de répéter que « la souveraineté appartient aux enfants » comme le proclamait le premier président de la Turquie moderne au moment où il institua cette fête. De retour sur les rives du Bosphore, force m'est de constater que la figure tutélaire du père fondateur est toujours aussi omniprésente : sur les vitrines des magasins, aux balcons des palais, des bureaux et des bâtiments officiels, ainsi que sur l'inévitable place Taksim où veille une gigantesque photo du « Gazi » (« le Victorieux »). Bien sûr, comme à l'époque de mon enfance, son image ne manque pas dans les écoles. Pas même au parc d'attractions de Tatilya. Je la retrouve affichée jusque sur la devanture d'un glacier à deux pas de la Maison de la Culture. Toutefois, le 23 avril ne compte pas comme la seule Journée des enfants. C'est aussi la date anniversaire de la session inaugurale de l'Assemblée Nationale qui s'est réunie pour la première fois à Ankara en 1920. Un souffle de fierté nationale traverse alors les rues. Et pendant que les enfants dansent, chantent et dessinent, leurs enseignants racontent la geste d'Atatürk.

 

A l’école, pas d’endoctrinement, des réjouissances

« Les enfants, l'avenir de notre jeune nation vous appartient ! Toutes les roses, toutes les étoiles et les joies du futur sont les vôtres » carillonne la maîtresse de ballet au milieu des réjouissances qui animent les salles et les couloirs de l'école Cengiz Topal située dans le quartier d'Eyup à la périphérie occidentale de la ville. A peine âgée de 7 ans, Beyza a préparé sa danse pendant un mois complet avant de se produire devant un public de 200 spectateurs. Un père, qui s'approche de moi, en profite pour me glisser à l'oreille avec fierté que sa fille, actuellement en train de chanter, est celle qui porte des tresses. Dans cette atmosphère festive et paisible, je me demande soudain ce dont se souvient l'enfant que je fus. Les filles et les garçons ont-ils conscience du sens de cette journée ? Est-il judicieux de les sensibiliser au concept de la nation par une telle approche ? Afin d'avoir quelques éclaircissements à ce sujet, j'ai donc décidé de m'entretenir avec Ali Faik Demir, professeur au département des études kémalistes de l'Université Galatasaray. Pour lui : « Plus qu'une manifestation nationaliste, ces célébrations sont un hymne à la paix et à la concorde. La devise majeure est que les enfants ne veulent pas la guerre, ce que l'on ne peut pas faire entrer dans la catégorie des enseignements néfastes. » Aucun parti ne s'est-il donc jamais opposé à cette fête ? « Non ! Il n'y a pas d'opposition puissante à cette manifestation parce qu'il ne s'agit pas d'une célébration kémaliste, répond-t-il. En aucune manière, on ne veut endoctriner quiconque ou faire de la propagande par le biais d'un évènement d'une telle portée. »

Mais des inégalités pendant la récré

Et pourtant, les drapeaux turcs flottent à tous vents. Devant Galatasaray, les étudiants, qui invoquent le nom d'Atatürk, protestent contre les procédures d'admission à l'Université en réclamant l'égalité des droits pour tous les Turcs. En retrait de la manif, Caglar, un étudiant de 20 ans en histoire de la littérature russe et arménienne est porteur d'une pétition demandant une révision des livres d'histoire : « On ne dit pas la vérité sur le passé de l'Empire ottoman, sur ses rapports avec les Grecs et les Arméniens ». La Journée des enfants l'agace un peu : « Une journée par an pour parler de l'éducation et des droits, cela ne suffit pas. Les enfants vont vite se trouver face à un dilemme : opter soit pour l'Université publique, soit pour une université privée. Les opportunités devraient être les mêmes pour tous : riches et pauvres, fils d'entrepreneurs ou de travailleurs. » Il existe une sorte de « sésame » en Turquie permettant aux fils de fonctionnaires de l'Etat d'obtenir les réponses à l'examen d'entrée à l'Université. Voilà bien le genre d'inégalité que dénonce Caglar.

 

Pourtant, la fête des enfants reste malgré tout un beau souvenir pour les jeunes universitaires. Celui d'un jour où il n'y avait pas école. Un jour durant lequel on pouvait danser et manger des sucreries. Gizem et Miriam, deux jeunes filles âgées de 18 ans se rappellent en souriant cette période où, pour la circonstance, elles apprenaient des poèmes par cœur. A leurs yeux, il s'agissait avant tout de remplir une mission qui devait se terminer pour le mieux. Mais, note Miriam : « Avec le temps, l'évènement a perdu de sa valeur. Parce que les gouvernements veulent imposer leurs idées. On en vient à ne se souvenir des enfants et des jeunes que durant cette semaine d'avril. »

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos : Une : ©Tania Gisselbrecht ; texte : ©Blerina Kushta