Ásgeir : voyage à la gloire du nord

Article publié le 28 octobre 2013
Article publié le 28 octobre 2013

En l’espace de quelques mois, il est devenu l’artiste le plus populaire d’Islande devant Björk. En début d’année, il a gagné 4 Victoires de la musique et aujourd’hui, un Islandais sur dix écoute son album. A seulement 21 ans, Ásgeir peut déjà raconter l'histoire d'une conquête, qui a pourtant commencé loin de tout et sur une blessure, une vraie. 

C’était en 2007, en Ré­pu­blique Tchèque. A Os­trava, pen­dant les cham­pion­nats du monde de la jeu­nesse, Ásgeir Ei­nars­son lance son ja­ve­lot à plus de 60 mètres. Ça ne suf­fira pas, le cham­pion d’Is­lande des ca­dets finit à la 17ème po­si­tion de son groupe dans une com­pé­ti­tion qui res­tera comme son der­nier fait d’armes en tant qu’ath­lète. En­ta­mée en 2006, la car­rière pro­fes­sion­nelle d’Ásgeir se ter­mine 4 ans après, lorsque son corps - miné par le haut ni­veau – lui dira stop. Comme sou­vent, le jeune is­lan­dais se venge alors sur un objet de l'in­ti­mité : sa gui­tare. Il écrit, com­pose, pro­pose et de­vient à 20 ans, lors de la sor­tie de son album en Is­lande en 2012, l’ar­tiste le plus po­pu­laire de tous les temps. De­vant Björk. De­vant tous les autres.

L'en­nui lui ap­par­tient

On pour­rait dire que l’his­toire d’Ásgeir se ra­conte grâce à une bles­sure. Mais on le di­rait vite. En vrai, l’homme de tous les re­cords, qui a gagné 4 prix aux Ice­lan­dic Music Awards en début d’an­née, a sou­vent eu le choix. « Je joue de la gui­tare de­puis que j’ai 6 ans, dit-il. Et j’ai com­mencé à faire du sport au même âge. Jus­qu’à ce que je me blesse, j’ai tou­jours était à fond sur les deux ta­bleaux. Je me suis tou­jours dit que si le ja­ve­lot ne fonc­tion­nait pas bien, je pou­vais tou­jours me ra­battre sur la mu­sique. Et in­ver­se­ment. » Ásgeir parle bas, en re­gar­dant le sol, com­plè­te­ment re­cro­que­villé sur la chaise en osier de la ter­rasse d’une bras­se­rie chic du 14ème ar­ron­dis­se­ment. Comme s’il s’ex­cu­sait de ses pers­pec­tives de car­rière, somme toute assez simples. Comme s’il avait peur qu’en France, on ait ten­dance à dire qu’un mec de 21 ans qui rafle 4 Vic­toires de la mu­sique avec un pre­mier disque, c’est un mec in­so­lent. Pour­tant, à quelques mois de la sor­tie in­ter­na­tio­nale de ce fa­meux album, In the Si­lence, se tient là un jeune à bon­net qui ne com­prend pas trop ce qui lui ar­rive. « Tout ce suc­cès, c’est ar­rivé très vite. Je n’ai pas eu le temps d’y pen­ser mais en même temps je suis plu­tôt quel­qu’un de terre-à-terre qui n’at­tend trop rien des choses. Pour ne pas être déçu. »

Avoir les pieds sur terre en Is­lande, c’est sou­vent vivre loin de tout. In the Si­lence obéit à la règle et sym­bo­lise à mer­veille l’image que l’on se fait d’une terre pelée. Si les 10 chan­sons qui com­posent le disque vous font sen­tir le vide, si les mé­lo­dies vous brûlent au­tant que du Bren­ni­vin et si les pa­roles par­viennent à vous faire com­prendre que l’es­pace n’est pas l’apa­nage des as­tro­logues, c’est parce qu’elles ont été écrites au mi­lieu de nulle part. En pleine as­cen­sion émo­tion­nelle, de 10 à 16 ans Ásgéir a vécu dans un vil­lage de 40 ha­bi­tants. « La plu­part d’entre eux étaient vieux ou re­traités, ra­conte-t-il. En gros, j’étais seul et je pas­sais mon temps à jouer sur des ins­tru­ments. » Dans un cadre qui rap­pelle fran­che­ment la fin du monde, l’ado­les­cent gratte un peu, lance son ja­ve­lot dans le rien et s’en­nuie comme un ven­deur de jour­naux. « Heu­reu­se­ment, j’al­lais à l’école dans une ville pas loin. J’avais tous mes amis, j’y al­lais tous le temps si bien qu’on a fini par mon­ter mon pre­mier groupe un peu grunge, Wild Berry. C’était pas mal ! On fai­sait le ba­cking-band des com­pé­ti­tions de chant au col­lège », dit-il en re­gar­dant d’un œil com­plice son col­lègue gui­ta­riste qui vient de le re­joindre.

Le bon Grant et l'ivresse

Après une suc­ces­sion d’al­ler-re­tours, Ásgeir monte à la ca­pi­tale : Reyk­ja­vik. « C’était quand même un gros truc pour quel­qu’un qui vient d’un coin paumé, gri­mace-t-il, bi­zar­re­ment per­turbé par le bruit d’une am­bu­lance qui passe. Puis re­prend : « J’ai mis deux ans à m’ha­bi­tuer au stress. Et en­core au­jour­d’hui, je rentre au moins une fois par se­maine dans mon vil­lage, pour me dé­tendre. » In the si­lence n’a d’ailleurs pas été conçu dans le bruit, mais près des mou­tons, en fa­mille. Né de l’union d’une pro­fes­seure de mu­sique et d’un ac­cor­déo­niste, Ásgeir a laissé l’écri­ture des pa­roles à son père de 72 ans qui signe 7 des 10 textes pré­sents sur l’al­bum. « Mon père est un poète, af­firme-t-il, une clope au bec. Cela fait main­te­nant 16 ans qu’il écrit après avoir en­sei­gné l’Is­lan­dais pen­dant près de 50 ans. Pour écrire de bonnes pa­roles, je ne pou­vais pas trou­ver mieux. » La rai­son de la gloire dont à fait l’ob­jet la ver­sion ori­gi­nelle is­lan­daise d’In The Si­lence (Dýrð í dauðaþögn, ndlr) s’ex­plique aussi parce que l’ar­tiste chante les mots justes. « La météo, la na­ture, l’au­tomne, l’hi­ver, l’été… », pré­cise-t-il. C’est aussi la rai­son pour la­quelle au mo­ment de sor­tie une ver­sion en an­glais, Ásgeir s’est at­ta­ché les ser­vices de John Grant, au­teur-com­po­si­teur amé­ri­cain ac­clamé, pré­sent en Is­lande de­puis la sor­tie de son deuxième opus solo, Pale Green Ghost. « J’avais déjà en­re­gis­tré l’al­bum mais dans un an­glais de merde. Puis, un pote m’a parlé de John que je ne connais­sais pas. J’ai écouté, j’ai adoré. Lui me connais­sait et quand je l’ai ap­pelé pour m’ai­der, il n’a pas hé­sité une seule se­conde. »

Selon Ásgeir et grâce à Grant, la pro­fon­deur des textes conte­nus dans la ver­sion ori­gi­nelle n’a pas été al­té­rée. Pour voir, l’Ásgeir Trausti Band a tourné dans le monde en­tier avec une autre for­ma­tion is­lan­daise, Of Mons­ters and Men. « Le re­tour était très bon. C’était ma­gique, par­ti­cu­liè­re­ment à l’Olym­pia, à Paris. » Au­jour­d’hui, alors qu’un Is­lan­dais sur 10 écoute en­core son album, le pre­mier et ex­cellent single en an­glais – « King and Cross » - se trouve déjà en tête des charts au Da­ne­mark. On ne s’avance que très ra­re­ment quand il s’agit de pro­jec­tion, mais au re­gard de la qua­lité du disque, il y a fort à pa­rier qu’Ásgéir Ei­nars­son l’em­mè­nera cette fois bien au-delà des 60 mètres.

Écouter : In the si­lence, dispo le 27 jan­vier 2014 (Be­cause)