Ascanio Celestini : le théâtre et les urgences de notre temps

Article publié le 3 novembre 2016
Article publié le 3 novembre 2016

Cette année, l'édition du Festival des Libertés a accueilli Ascanio Celestini, l'un des acteurs les plus influents du Teatro di narrazione ("théâtre-récit") italien. Cafébabel l'a interviewé quelques heures avant la représentation de Variation pour un récit à venir, pièce qu'il joue aux côtés de David Murgia et Violette Pallaro, et qui est traduite par Patrick Bebi.

Ce qui suit est la transcription de la conversation entretenue avec Ascanio Celestini, au sujet du théâtre, des langues étrangères et des urgences de notre temps.

Cafébabel : Le Festival des Libertés est-il une première pour vous ?

Ascanio Celestini : En fait, non. La première fois que je suis venu en Belgique, c'était il y a 13 ans, au Festival de Liège. Depuis, j'y propose toutes mes pièces. Je ne peux même pas dire combien de fois j'ai participé au festival. En 2012, on m'a demandé de mettre en scène Discours à la nation, une pièce consacrée au public belge. 

Cafébabel : Qu'est-ce que ça implique de réaliser une mise en scène pour un public différent de celui pour lequel vous travaillez d'ordinaire ? Y a-t-il eu un obstacle particulier ? 

AC : Je ne pense que le public belge soit si différent du public italien. C'est pourquoi je ne pense pas que créer une mise en scène pour ce public soit si difficile – en tout cas, pas plus difficile qu'en Italie. Nous partageons les mêmes racines culturelles et les mêmes traditions orales. Depuis, la nuit des temps, les mythes et légendes se sont propagés à travers l'Europe sans qu'il y ait besoin d'Internet ; c'est ce qui nous rend culturellement aussi semblables. 

Cafébabel : Parlons maintenant du sujet principal du festival : les urgences. Quelles sont, selon vous, les véritables urgences de notre temps ? Et comment la pièce que vous présentez les questionnent ?

AC : La pièce que je présente est composée de deux pièces distinctes : Laika (dans sa version française avec David Murgia en 2017) et Spaesamento (aux côtés de David Murgia et Violette Pallaro, musique de Gianluca Casadei et traduction de Patrick Bebi). Les deux pièces ont un point commun : leurs personnages principaux. Dans chacune, nous voyons des personnages satellites, des gens invisibles dans notre routine quotidienne. C'est, par exemple, le cas des prostituées, des clochards, ou bien des ouvriers africains qui travaillent de nuit dans des entrepôts. J'ai choisi de mettre ces personnages en scène car il me semble que l'une des urgences de notre temps, c'est d'entrer en contact avec la vie réelle. Le Web, nos smartphones et ordinateurs nous donnent l'impression que nous pouvons toujours savoir ce qu'il se passe aux quatre coins du monde. Mais à quoi bon, si nous ignorons ce qu'il se passe autour de nous ? Au moment de l'attaque terroriste au siège de Charlie Hebdo, je me trouvais à Paris avec Jean-Louis Colinet (directeur du Théâtre National de Bruxelles), mais nous n'avons rien su avant que Jean-Louis ne lise les notifications sur son smartphone. Nous nous habituons à lire et à écouter les nouvelles du monde entier, mais il faut attendre que quelque chose de grave arrive à côté de nous avant que nous en soyons, peut-être, choqués. Je crois que le Web devient une gigantesque fiction racontée par de multiples narrateurs : on a du mal à comprendre que les choses arrivent pour de vrai, qu'elles soient proches ou loin de nous.

Cafébabel : Et quel rôle joue le théâtre dans ce contexte ?

AC : Le théâtre devrait faire ce que font les médias en ce moment. Il représente une fiction, et quand le comédien est sur scène, le public est parfaitement conscient qu'il joue un rôle, peu importe qu'il utilise des mots comme je ou moi. Un comédien met sa vie sur scène, mais il joue la pièce exactemement comme on voit quelqu'un jouer dans Hamlet. Si c'est vrai qu'on perçoit plus la dernière pièce comme du théâtre, les deux ont pour but de nous faire réfléchir. En Italie, surtout, les gens pensent au théâtre selon un point de vue "plus conventionnel et historique" (peut-être en raison de nos beaux et anciens théâtres, qui malheureusement ne nous permettent pas de jouer avec les instruments et outils qui exploitent les différentes formes de l'art), mais le théâtre est capable de nous conter les histoires de notre temps, et de nous faire prendre conscience de la réalité que nous quittons temporairement.

Cafébabel : Comment pensez-vous que les gens d'Italie et d'ailleurs perçoivent le théâtre ?

AC : J'ai l'impression qu'à l'étranger, ou du moins ici en Belgique, où j'ai beaucoup travaillé, l'ensemble de la société est très consciente de la finalité du théâtre, qui est de la représenter. Pour cette raison, la société lui apporte un réel soutien, en termes culturels comme en termes économiques. Dans mon pays, en Italie, le seul soutien que je vois est formel, "superficiel". Par exemple, le seul revenu des compagnies de théâtre provient de leurs tournées, et c'est pour ça qu'elles survivent à peine. Ce n'est pas facile de faire comprendre à toute une société que travailler dans le théâtre constitue un métier à part entière.

Cafébabel : Ce soir, vous jouerez en italien et Patrick Bebi traduira simultanément en français. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

AC : C'est un choix que j'ai fait il y a quelques années ici, en Belgique. On ne peut pas utiliser de sous-titres, car je n'ai pas de texte à proprement parler, je préfère improviser. C'est pour ça que j'ai choisi l'interprétation, ce qui ici marche merveilleusement bien grâce au travail de Patrick. Il ne fait pas que traduire mes mots ; c'est presque comme s'il complétait mes phrases en français, et la traduction devient, comme par magie, partie intégrante de la pièce.

Et c'est exactement ce qu'il s'est passé. La traduction française devient véritablement partie intégrante de la pièce, et on ne se rend même pas compte qu'on voit une pièce jouée dans deux langues. On ne sait qu'une chose : qu'avec un recours habile à l'ironie, on apprend à connaître les histoires de ceux qui nous entourent, et que, peut-être, à compter de ce soir, les gens sont devenus un peu moins invisibles.