Arrestation de Ratko Mladić, « le cauchemar de mon enfance et le fantôme de ma jeunesse »

Article publié le 6 juin 2011
Article publié le 6 juin 2011
Alors qu’à 69 ans, Ratko Mladić devra répondre des accusations de génocide, d’extermination et de meurtre devant le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), le président du Parlement européen, Jerzy Buzek, salue une « une excellente nouvelle pour la Serbie. » En direct de Belgrade et de Sarajevo, deux jeunes autochtones livrent leur avis.

« Je suis en train de regarder le direct, chez moi, à la télévision. Il s'agit de l'actualité continue diffusée sur B92. Une édition spéciale est consacrée à l'arrestation de Ratko Mladić, couverte par des correspondants de toute la région. Il se cachait chez son cousin, sous le nom de Milorad Komadic, dans le village de Lazarevo situé dans la province de Voïvodine, à 74 km de Belgrade près de Zrenjanin au Nord-Est de la Serbie. L'endroit est surtout habité par des gens ayant fui la Bosnie durant la guerre de 1992-1995 (environ 480 000 personnes). La présidente du gouvernement croate, Jadranka Kosor, a par ailleurs déclaré que cette arrestation était une bonne nouvelle pour tous, pour le peuple de Srebrenica (8 000 musulmans y ont été massacrés, ndlr), pour la stabilité du pays et pour la justice.

A Belgrade, les réactions sont, pour la plupart, positives. Les gens sont heureux et soulagés. Beaucoup sont ceux qui pensent que le gouvernement a trahi Mladić à des fins politiques, car Catherine Ashton, Haut Représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères, est arrivée aujourd'hui à Belgrade. Dans un mois, je crois, doit être rendu l'avis sur la candidature serbe. Le moment semble tellement bien calculé en cette année préélectorale que le peuple crie à la conspiration. Le Parti démocratique au pouvoir ne fait pas grand-chose pour aider les citoyens et risque fortement de perdre les prochaines élections. Ratko Mladić est vieux maintenant et en mauvaise forme, contrairement à son collègue, Radovan Karadžić (ancien dirigeant des Serbes de Bosnie accusé à deux reprises de crime de génocide, ndlr). De plus, Mladić a certainement été victime d’une ou plusieurs attaques cardiaques car il ne peut plus bouger sa main. Quoi qu’il en soit, mon premier souvenir de toute cette affaire remonte à la folie de 1995, époque à laquelle il était traité en demi-dieu. Aujourd'hui, ça m'est égal : il n'a opposé aucune résistance lors de son arrestation et nous n'avons cessé de parler de lui pendant plus de dix ans. »

Todor (27 ans), journaliste serbe à Belgrade

« J'étais au bureau lorsque j'ai appris la nouvelle. D'abord, je n'y ai pas cru, comme si ce n'était qu'une rumeur de plus, à l'image de tout ce que nous avons pu entendre ces seize dernières années. Puis, j'ai attendu la conférence de presse que devait donner le président serbe pro-européen, Boris Tadić. Tout le monde au bureau regardait et l'euphorie a commencé à gagner les utilisateurs de Facebook. Ses premiers mots furent : « Mladić a été arrêté... » S'ensuivit un mélange d'émotions : joie, insatisfaction car ça a pris du temps, frustration car nous allons assister, à La Haye, à un procès qui, une fois de plus, ne sera rien d'autre qu'une parodie... Mais je suppose qu'il n'est jamais trop tard pour obtenir justice.

Personne ne célèbre l'événement. Le flash info a été diffusé sur l'écran du centre commercial Bbi Centar. Une vieille dame m'a félicité. Tout le monde ressent la même pointe d'amertume au vu du temps qui a été nécessaire à cette arrestation. Mais c'est aussi une belle revanche sur le passé. Mon frère vient de m'appeler de l'école. Il appartient à cette génération qui est née durant la guerre. Il m'a dit que tous se sont mis à crier quand ils ont appris la nouvelle.

Par contre, le gouvernement serbe ne m'aura pas. Je suis sûre qu'ils savaient où était Mladić pendant tout ce temps. Ils l'ont protégé et ont pris soin de lui et de sa famille. C'est seulement lorsque leur réputation et une potentielle accession à l'Union européenne se sont trouvées être en jeu qu'ils ont saisi l'opportunité et l'ont arrêté. Devons-nous applaudir ? Peut-être recevront-ils l'ovation d'ignorants ou de ceux qui prétendent ne pas connaître, ni lire, les tonnes de rapports émis par le TPIY (Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie) et qui, depuis des années, mettent en évidence le rôle prépondérant qu'a joué la Serbie dans la protection de Mladić. Mladić a été le cauchemar de mon enfance et le fantôme de ma jeunesse. Je ne dirai qu'une chose : "Va te faire foutre, fasciste !" »

Sadzida Tulic (24 ans), titulaire d'une licence de droit et d'un master en droits de l'homme et démocratisation à Sarajevo

En savoir plus sur les derniers développements de l'affaire Mladić :

Retrouvez les déclarations du Procureur du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.Consultez L'acte d'accusation qui expose le rôle de l'ancien chef militaire et les charges retenues contre lui.

Photos : (cc) alessio.sartore/flickr ; site officiel : alessiosartore.com