Arménie : Au pays des pierres 

Article publié le 7 juin 2017
Article publié le 7 juin 2017

Dans son livre In the Country of Stones publié mi-juin 2017, le photographe français Nicolas Blandin nous raconte son voyage en Arménie à travers les visages et paysages d'un pays politiquement et géographiquement « enclavé ».

cafébabel : Pourquoi appelles-tu l’Arménie Pays de pierre ?

Nicolas Blandin : L’Arménie (en arménien «Hayastan») est souvent surnommée « Karastan » (littéralement « pays de pierres », ndlr) par ses habitants, en raison des étendues montagneuses et des roches éruptives qui dominent le paysage. Selon une légende arménienne, en créant le monde, Dieu aurait déversé de la terre et des pierres à travers un immense tamis. La terre molle serait tombée d’un côté et les pierres de l’autre, exactement là où se situe l’Arménie aujourd’hui.

cafébabel : Quelle Arménie as-tu voulu montrer dans ton projet ?

Nicolas Blandin : Mes images sont avant tout le fruit d’une expérience personnelle et subjective. Plusieurs choses m’ont fasciné en Arménie : la façon dont l’histoire et la mémoire collective se manifestent visuellement dans le paysage, que ce soit à travers les imposants restes de 71 ans de régime soviétique, les répercussions du séisme de 1988 dans le nord du pays ou encore la question du génocide et des frontières. J'ai aussi été frappé par les histoires personnelles des gens rencontrés et les symboles qui rappellent que l’Arménie fut le premier pays à adopter le christianisme comme religion officielle (dès l’an 301). Enfin, on y trouve la nature insaisissable du présent dans ce pays enclavé  - géographiquement et politiquement - qui semble évoluer selon ses propres règles, avec d’indéniables moments de grâce et de beauté malgré les difficultés économiques et la rudesse du paysage.

cafébabel : Quel genre de voyage as-tu réalisé en Arménie ?

Nicolas Blandin : J’ai réalisé un premier voyage en stop avec ma copine durant trois semaines en septembre 2013. Nous avions entendu parler de la légendaire hospitalité arménienne, mais nous étions loin d’imaginer l’accueil, la curiosité et la bienveillance qui nous attendaient. Certains villages voient tellement peu d’étrangers que l’on est facilement salué et invité à boire le café. Durant le voyage nous avions parfois le sentiment d’avoir renoué avec de lointains cousins, et étions décidés à revenir un jour. J’ai donc saisi l’occasion d’un volontariat au YMCA de Spitak pour passer cette fois plus de temps dans le nord du pays, en hiver.

cafébabel : Pour le jeune voyageur européen, que recommandes-tu ?

Nicolas Blandin : L’Arménie est une terre riche d’histoire, de culture et de contrastes. Le voyage vaut le détour ne serait-ce que pour ses habitants, curieux et ouverts. Le Caucase du Sud est une région fascinante qui vous place au carrefour de l'Europe, de la Russie, de l'Asie centrale et du Moyen-Orient.

cafébabel : Est-ce facile d’y voyager ?

Nicolas Blandin : À moins de parler le russe ou l’arménien - l’anglais est encore marginal, même à Erevan, la capitale - cela demande un peu de débrouillardise pour dépasser la barrière de la langue et le manque d’infrastructures et d’informations. Mais la curiosité et la bienveillance des Arméniens font vite oublier ces difficultés.

cafébabel : Quel genre de personnes as-tu rencontré en Arménie ?

Nicolas Blandin : L’itinérance, la curiosité et la photographie permettent toutes les rencontres. J’ai ainsi rencontré des jeunes, des moins jeunes, des locaux, des membres de la diaspora arménienne en quête de racines, des gens ayant des membres de leur famille dispersés au quatre coins du monde, des familles séparées pendant plusieurs mois de l’année, les hommes allant travailler en Russie pour gagner leur vie.

cafébabel : Le moment le plus WTF du voyage ?

Nicolas Blandin : En faisant du stop près de Khor Virap, une voiture s’arrête. Nous faisons les présentations usuelles. Lorsque ma copine annonce qu’elle est Allemande, Samuel - le conducteur qui nous l’apprendrons plus tard a vécu un an en Allemagne du temps de la RDA  - lance en allemand, avec humour : « Was ist los ? Nichts ist los. Arbeitslos ! » (Qu'est-ce qu'il se passe ? Rien. Chômage !, ndlr)

cafébabel : En Europe, l’Arménie est malheureusement un pays très méconnu. Quand on va sur Google, la troisième entrée, c'est « le génocide arménien». Quelles sont selon toi les trois merveilles de ce pays ?

Nicolas Blandin : L’un des innombrables monastères (certains datant du IVe siècle) perchés sur une colline, au-dessus d’un lac ou d’un canyon : Khor Virap et sa vue imprenable sur l’Ararat, Noravank et ses montagnes rouges, Tatev ou encore Sevanavank surplombant le lac Sevan pour ne citer que ceux-là.

Les toiles du peintre Minas Avetisian aussi. Son ancienne demeure à Jajur, près de Gyumri, a été convertie en mini musée. Enfin, il y  aussi les noix confites. Les fruits, les légumes, le lavash (fine galette, ndlr) et la gastronomie arménienne en général valent le détour).

cafébabel : Le monde est encore très partagé sur la question du génocide.  Arrive-t-on à échanger avec les Arméniens sur ce passé douloureux ? 

Nicolas Blandin : Les gens aimeraient évidemment que la mémoire des massacrés soit honorée et que le génocide soit officiellement reconnu. Mais la reconnaissance officielle du génocide est freinée par d’importants enjeux diplomatiques, financiers et territoriaux.

cafébabel : 25 ans après la chute de l'URSS, les jeunes arméniens se rappellent-ils de cette époque ?

Nicolas Blandin : Tout dépend des jeunes à qui l’on pose la question et de l’âge qu’ils avaient à l’époque. Pour certains, notamment dans le nord du pays, la chute de l’URSS a coïncidé avec les retombées du séisme de 1988. Deux bouleversements majeurs difficiles à oublier.

cafébabel : On qualifie souvent les ex-États soviétiques de pays encore « divisés ». Quel est le ressenti des jeunes arméniens par rapport à l’Europe et à la Russie ?

Nicolas Blandin : Depuis son indépendance en 1991, l’Arménie a toujours gardé des relations étroites avec la Russie pour des raisons économiques et politiques. Le pays est en effet très enclavé géographiquement et surtout politiquement face au blocus imposé par la Turquie à l’ouest et l'Azerbaïdjan à l’est. Face au manque d’opportunités d’emploi, nombreux sont les Arméniens, jeunes et moins jeunes, qui s'en vont gagner leur vie en Russie au moins une partie de l’année.

Cela dit le regard des gens, notamment des jeunes, est aussi tourné vers l’Europe et les États-Unis, qui abritent une importante diaspora arménienne. La politique étrangère arménienne semble peu à peu chercher un soutien plus fort de l’Occident.

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Lire : Nicolas Blandin - 'In the Country of Stones' (Juin 2017, Another Place Press)